Atelier du 12 novembre 2016 : Témoinage de Sr Arlette Parriel, FMM

Vivre la fraternité sans frontières
dans des communautés interculturelles/internationales.
Comment devenir un seul corps ?


Pour vivre la fraternité sans frontière dans des communautés interculturelles, l’Eucharistie et la vie de prière ont une place centrale. Puis l’accueil de l’autre dans sa différence est un des défis majeurs. L’expérience m’a montré que nous accueillons plus facilement cette différence quand nous avons nous–mêmes connu l’envoi dans une autre culture. Dans ce témoignage, j’ai choisi de considérer deux angles de vue selon que l’on se trouve dans la situation concrète de l’envoyée ou bien de l’accueillante.

Faire corps dans l’envoi à une autre culture :

Je partagerai d’abord avec vous l’expérience de mon envoi à Madagascar, où je suis restée presque 4 ans.
Après avoir rassemblé quelques éléments sur la culture et la langue malgache, je suis partie un jour d’août 2004.
J’avais déjà, dans mon esprit, des a-priori sur cette culture et sur ce pays que j’allais rencontrer : pays pauvre,
peuple doué pour le chant…Je me suis ensuite rendu compte que les à priori peuvent être un frein pour
entrer en communion avec mes sœurs.
Faire corps dans l’interculturalité n’est pas immédiat ; c’est un chemin pascal qui passe par plusieurs étapes et qui n’est jamais fini. Voici les grandes étapes que j’ai pu connaître :

• La première étape a été celle de la joie de l’exotisme : soleil, bananiers, café, pousse-pousse,…un début de découverte de la différence : plan de la ville ?
Ce temps de découverte joyeuse a duré 6 mois environ. Puis, j’ai pris conscience que cet exotisme allait durer et c’est ainsi qu’a commencé mon chemin pascal.

• Ce fut ensuite le temps de la comparaison : même si j’étais arrivée avec une volonté d’apprendre et d’adopter une attitude d’humilité, j’ai commencé à avoir un œil critique sur la façon dont le charisme FMM était vécu à Madagascar, ce qui entraînait des tensions avec mes sœurs. Par exemple, nous avons une clinique et un grand collège-lycée, réputés à Tananarive et fréquentés essentiellement par des gens aisés. Les sœurs impliquées dans le fonctionnement de ces œuvres occupaient des postes de directrices d’établissement, d’enseignantes, d’infirmières, d’économes de clinique. Où était le service des pauvres ? J’étais assez révoltée car j’avais en arrière fond, dans ma façon de voir la mission, celle que nous vivions en France, c’est-à-dire sans œuvre. Plus tard, j’ai compris que, grâce au revenu de ces œuvres, les plus pauvres, en brousse, pouvaient bénéficier de la création d’écoles et de dispensaires.
La comparaison est un frein à la communion, il faut en sortir pour entrer dans la culture de l’autre, la comprendre de l’intérieur.

• Une troisième étape est celle du dépouillement : Je suis arrivée à Madagascar semblable à un arbre vert, vigoureux mais qui perdait progressivement ses feuilles. C’était le dépouillement de mes évidences, de mes repères, de ma vérité.

Par exemple, j’ai commencé à être fatiguée de ne rien comprendre aux discussions à table ou de ne comprendre que 2 ou 3 mots des homélies. J’ai essayé d’acquérir la langue malgache en étudiant dans des livres mais très vite je me suis rendu compte que la prononciation était différente de l’écrit et que j’avais besoin des autres. J’ai dû aussi mourir à l’idée d’apprendre la langue en 6 mois. De même la prière des offices était inaccessible pour moi dans la langue malgache, en particulier lorsque les sœurs chantaient spontanément à plusieurs voix. J’étais alors sensible à l’attention fraternelle de mes sœurs qui choisissaient de temps en temps de prier en français. Laisser une place à l’autre culture dans la liturgie favorise la communion entre les sœurs.

J’étais fatiguée de la nourriture basée essentiellement sur le riz. Mon corps disait non au riz même si mon cerveau disait oui. J’ai dû apprendre à écouter le besoin du corps et à accepter pendant quelques temps un régime culinaire différent pour moi. C’était un chemin de connaissance de moi-même dans mon incarnation, chemin de pauvreté, d’accueil de mes limites. En plus, j’étais devenue un objet de curiosité pour les novices malgaches qui demandaient : « Comment peut-on être fatiguée du riz ? »
Aujourd’hui, cette expérience m’aide à accueillir les demandes particulières au niveau culinaire des sœurs envoyées en France, à être plus compréhensive.

Un autre repère qui est tombé est celui de ma conception des valeurs. Bien des fois, quand je demandais un service à des novices, elles me répondaient oui mais ne le faisaient pas. Un jour je leur ai demandé pourquoi elles ne me disaient pas la vérité. Elles ont été très surprises et m’ont répondu que l’important était de me donner satisfaction par leur réponse à cause du « fihavanana » : la philosophie de vie malgache qui consiste à tout faire pour favoriser un bon lien social. J’ai pris conscience alors que j’étais vraiment dans un monde différent et que j’avais expliqué les comportements de mes sœurs au travers du filtre de mes propres valeurs.

A mesure que tous mes repères et mes évidences tombaient, je devenais comme un enfant qui ne savait pas parler, ne comprenait pas la réaction des gens. Je me sentais inutile, vulnérable, perdue dans un monde si différent. C’était l’heure des incompréhensions, de la révolte. C’était un temps de crise. J’avais besoin des autres. Cette dépendance était une nouvelle pauvreté à accueillir, un deuil à vivre.

Le Seigneur a mis alors sur ma route une sœur pour m’écouter patiemment, répondre à mes questions, poser sur moi simplement un regard de bonté, de miséricorde. Cet accompagnement m’a permis de traverser la tempête qui soufflait en moi et a été un réel soutien. Aujourd’hui, je connais l’importance de l’accompagnement et de l’espace donné à la parole pour avancer ensemble.

Durant cette période de dépouillement et de profonde pauvreté, je me suis souvent sentie seule car personne ne me comprenait de l’intérieur. Seul Dieu pouvait me rejoindre dans cette solitude. Je me suis accrochée à lui et je me suis appuyée sur la force que donne le fait d’être envoyée : « Seigneur, tu m’as envoyée ici, alors maintenant, aide-moi ! » et il l’a fait. Je me suis progressivement centrée sur ce qui nous unissait en communauté : l’adoration, la mission dans l’offrande unie à celle du Christ. Ma prière est devenue plus simple, plus profonde et plus filiale. J’ai découvert dans ce creuset que la mission était d’abord de se laisser transformer pour devenir l’œuvre de Dieu.

Mais à mesure que je m’ouvrais à la différence de l’autre et que je l’accueillais, je suis entrée dans une vie nouvelle. J’ai commencé à poser un regard nouveau sur ma pauvreté et à devenir attentive au moindre signe que le Seigneur me donnait. Les rares mots que je comprenais dans les homélies ou conversations étaient les étoiles qui m’étaient données et que je méditais. Mon cœur s’ouvrait à l’émerveillement devant la beauté de l’autre culture, la poésie de sa langue, ex : le soleil appelé « œil du jour », la joie des eucharisties chantées et dansées. J’ai commencé au bout de 3 ans à apprécier la douceur présente dans la culture malgache. Cette culture a commencé à prendre chair en moi. J’ai vécu un déplacement par rapport à ma propre culture car je me suis surprise parfois à réagir plus en malgache qu’en française (ex : patience au lieu de la colère…). J’ai commencé à aimer ce peuple malgache qui me le rendait bien plus.
Ainsi je suis devenue plus objective en repérant les points forts et les faiblesses de ma propre culture et de celle du peuple malgache. Par exemple, j’ai pris conscience de la peur du risque, de la mort qui existe dans notre société occidentale. La valeur du temps a pris un autre visage : ici, en Europe, l’homme est au service du temps alors qu’à Madagascar le temps est au service de la relation fraternelle.
Cette expérience m’a rendue plus libre et plus miséricordieuse pour vivre en communion avec mes sœurs et pour favoriser le « faire corps » devant certaines incompréhensions en communauté.

Faire corps dans l’accueil d’une autre culture (dans la province de France) :

Dans l’accueil de sœurs venant d’ailleurs, je m’appuie aujourd’hui beaucoup sur mon expérience d’envoyée. Je sais qu’après la joie de l’exotisme, survient la crise du choc culturel. Je me souviens combien l’accompagnement par une sœur qui écoutait patiemment mes révoltes (ou bien attentive à mes absences) m’a aidée à traverser les tempêtes. Traverser les tempêtes ensemble construit la communion. Cela demande du temps.
Il se peut aussi que plusieurs sœurs venant d’ailleurs soient à des étapes différentes dans une même communauté ou encore qu’une sœur d’un autre pays se retrouve seule au milieu d’une communauté de même culture. Ces situations demandent une attention fraternelle particulière.

Dans nos communautés internationales, j’ai expérimenté que notre passé colonial ou que les conflits ethniques ont laissé des blessures dans les cœurs et les esprits. Ces blessures non guéries se transmettent de générations en générations et demandent une réconciliation. Il y a des mots ou des attitudes qui blessent : par ex : « allez » ou faire un signe pour demander à quelqu’un de venir selon la tradition française. L’expression : « sœur étrangère » est aussi à éviter car il contient le mot « étrange » qui est peut être blessant, c’est pour cela que nous préférons le terme : « sœurs venant d’autres pays ou venant d’ailleurs ».

J’ai pris conscience aussi, dans notre culture occidentale de la place du rationnel, qui nous fait parfois prendre beaucoup de temps dans des réunions qui deviennent longues, trop longues pour des sœurs dont la culture est essentiellement basée sur le sentiment, sur l’affectif.

D’autres domaines sont parfois déroutants pour nous et peuvent facilement engendrer des conflits : le rapport à la maladie et les attentes qui sont liées (ex : une personne veille à côté de la personne malade à Madagascar tout le temps), le rapport aux sœurs aînées qui peut poser des questions dans la relation d’obéissance si la responsable est plus jeune, la façon d’accueillir, le rapport à la mort, à la fête.

Dans une de nos communautés, nous avons pendant un temps fait des partages sur la culture de l’autre pour apprendre à mieux se connaître. Nous avons choisi des thèmes : par ex. comment vivre l’accueil, le repas, la mort, le pardon qui ne passe pas toujours par la parole… Ainsi, dans certaines cultures, le simple fait de reparler avec vous après un long temps de silence peut être une façon de vous exprimer le pardon. Le pardon ne passe pas toujours par des mots. Ces temps de partage ont été bénéfiques. Ils ont permis de nous faire prendre conscience des réelles différences existant entre nous et d’être plus délicates les unes envers les autres.
Les relectures de vie en communauté ont été aussi des temps forts pour mieux nous comprendre à la lumière de la Parole de Dieu et de notre charisme et pour grandir en charité fraternelle.

Conclusion :

Vivre la fraternité sans frontière dans des communautés interculturelles est le chemin de toute une vie qui passe par des crises, des réconciliations et des joies partagées. La délicatesse, la bienveillance, la patience et le soutien mutuel sont essentiels dans ce pèlerinage vers une fraternité universelle.
L’Institut se construit ainsi en corps international grâce à ce vécu en communautés interculturelles qui s’élargit au niveau mondial dans les chapitres généraux. Les décisions que nous prenons ensemble demandent de nous laisser déplacer dans nos évidences, nos vérités et nos filtres. C’est un chemin pascal qui nous conduit à l’émerveillement devant la complémentarité des cultures et les vécus différents d’un même charisme.
Dans cette internationalité présente dans nos communautés au niveau local et dans nos rencontres au niveau mondial, nous apprenons à « penser Institut » pour « vivre Institut ». Nous veillons ainsi à cultiver cet esprit de famille, sans frontière, si cher à notre fondatrice, Bienheureuse Marie de la Passion, qui disait : « notre patrie, c’est le monde entier. »

Pour aller plus loin : http://www.fmmfrance.fr