Cinéma : Le Portrait interdit

A la fin du 18° siècle, quelques jésuites sont des protégés de l’empereur de Chine. Leurs savoirs scientifiques et leurs connaissances artistiques, ajoutés au snobisme la cour impériale de Pékin face à tout ce qui vient de l’occident, leur donnent une place à part dans cette société figée par des règles extrêmement strictes. Parmi eux, Jean-Denis Attiret est un peintre qui a su adapter la peinture européenne aux canons séculaires chinois. Il est un jour choisi pour peindre un portrait ’’à l’occidentale’’ de la jeune impératrice Ulanara.


Charles de Meaux est un artiste plasticien, réalisateur français et sinologue et ce film est co-produit par la Chine. Cette connaissance intime du pays lui permet de porter un regard particulier sur ce récit basé sur des faits historiques. Le tableau en question est exposé au musée de Dole dans le Jura, on le verra à peine. L’important pour le réalisateur est d’imaginer comment un tel événement a pu avoir lieu. Le déplacement géographique et émotionnel de ce petit prêtre de province française dans les ors et les interdits de la cour impériale chinoise. Son regard sur cet univers si différent de celui d’où il vient.
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De regard, il en est beaucoup question dans ce film. Regard du réalisateur sur un monde disparu, qu’il faut faire revivre grâce aux artifices de la techniques et du jeu des acteurs. Regard du peintre sur le monde qu’il découvre, si différent du sien. Regard du peintre sur son sujet, qu’il essaie de peintre ’’en vérité’’. Regard amusé des Chinois sur ce religieux qui croit au Royaume des cieux et qui a fait vœu de chasteté. Regard sensuel posé sur une impératrice que personne n’ose regarder droit dans les yeux, regard d’artiste sur une femme délaissée qui se sent admirée mais aussi ’’dénudée’’ par l’intensité des yeux du peintre. Regards et bavardages de toutes les petites mains de l’entourage de l’impératrice qui se bousculent autour de l’artiste et commentent en direct chacun de ses gestes... Une scène pleine d’humour et de vie que le spectateur regarde et savoure avec gourmandise.

A travers la mise en abîme d’un film subtil relatant l’histoire d’un portrait, c’est aussi la question de l’incarnation que pose le réalisateur et il n’est pas anodin que le personnage principal soit un chrétien. Le père Attiret, après avoir professé que c’est la beauté du monde qui amène à l’amour du Christ, se trouve bien démuni face aux émotions que la beauté de l’impératrice soulève en lui. ’’Je suis désarmé’’ dit-il à son confesseur. Bel aveu de faiblesse pour un croyant et subtile réponse du confesseur : ’’Respectez votre corps car il est l’instrument de la rédemption de votre âme’’. De toutes façons, entre les rigueurs de la foi chrétienne et l’étiquette de la cour impériale, ce qui se passe entre le peintre et l’impératrice est une attirance impossible à nommer et à concrétiser. Mais le cinéma de Charles de Meaux parvient à nous en faire vivre toutes les nuances, à nous faire ressentir les émois imperceptibles qui vont durablement bouleverser ces deux êtres.

Les deux acteurs principaux sont excellents. Le visage encore juvénile mais comme effleuré par les premières rides permet à Melvil Poupaud d’incarner la jeunesse de ces jésuites qui partaient pour un voyage, souvent sans retour et toujours déstabilisant, et qui étaient profondément marqués par cet autre univers qu’ils découvraient au quotidien. L’impératrice Ulanara est jouée par la célèbre actrice chinoise Fan Bing Bing. Habillée des somptueuses étoffes brodées qui étaient en usage à cette époque, elle est couverte de joaillerie et marche sur des chaussures de bois qui donnent à toute sa démarche la rigueur raide de son rang. Mais sous le maquillage, son regard dit la mélancolie d’une vie remplie de déception et de contraintes où ce portrait n’a été qu’une trop brève rupture.

Le réalisateur fait revivre la cité interdite telle que Jean Denis Attiret l’a découverte après son arrivée en Chine en 1738. L’enchevêtrement somptueux des toits de tuiles vernissées jaune d’or fait un écho constant aux murs rouges vifs, couleurs impériales et codifiées, où le regard ressent à la fois la puissance du lieu et son caractère profondément sacré. Les costumes, les objets du quotidien, les sons de cet endroit très particulier, et la langue parlée par tous les acteurs lui donnent une atmosphère véritablement déroutante. Sans cesse, le spectateur est amené à interroger ce qu’il voit et à deviner ce qu’on ne peut pas lui montrer. Charles de Meaux utilise aussi l’animation dans quelques passages, notamment quand il faut suggérer la guerre.

Comme ses personnages, Le Portrait interdit est un superbe film tout en élégance et en retenue. De cette rencontre immatérielle entre un jésuite inconnu et une impératrice oubliée, il reste le tableau, où l’imagination s’enflamme. Comme les deux regards qui se sont croisés, vestiges d’un art toujours fécond.

Magali Van Reeth
Source : http://www.signis.net