Cinéma : Tout mais pas ça !

Ciel, mon fils entre dans les ordres !
(La Vie, 22/11/2017)


Quand une personne annonce qu’elle entre au séminaire, cela peut faire l’effet d’une bombe dans son entourage. C’est le thème du film Tout mais pas ça ! qui sort en salles.

Un soir de printemps 2010, au pub Black Pearl à Laigneville (Oise). Mickaël à la basse, crâne rasé, jean troué et blouson de cuir, enflamme la salle avec ses quatre compères du groupe de rock Oxymore. Alors que le concert se termine, le bassiste retient sa respiration avant d’annoncer, pinte de bière à la main : « Les gars, c’était mon dernier concert. J’entre au séminaire ! » Stupeur des instrumentistes, partagés entre la déception de ne plus avoir de bassiste et l’étonnement d’imaginer leur copain en aube. Sept années plus tard, à l’évocation de ce souvenir, le diacre, qui sera ordonné prêtre l’an prochain dans le diocèse de Beauvais, sourit encore, reconnaissant qu’il aurait pu « un peu plus ménager les copains ».

Des précautions à prendre

Stupéfaite, Justine, 22 ans, l’a été également quand sa petite soeur lui a annoncé son entrée au couvent. C’était un soir après le dîner. Furieuse d’être la seule à débarrasser la table, Justine s’élance dans la chambre de celle-ci. À peine a-t-elle ouvert la porte que son interlocutrice lui lâche : « J’ai à te parler. Je suis tombée amoureuse de Jésus. J’entre au couvent ! » Décontenancée, Justine répond machinalement : « Ok. Si ça te rend heureuse ! » Un dialogue qui ne surprend pas Anne-Marie et Jean-Philippe Valentin, ex-responsables de l’Association des parents de prêtres, religieux et religieuses (APPRR) et auteurs de Paroles de parents face à la vocation de leur enfant (Salvator) : « S’il appréhende l’effet que va provoquer l’annonce de son entrée dans les ordres, un proche peut finir par le dire de façon brusque. »

Comment annoncer un tel choix de vie ? La question peut créer nombre de noeuds au cerveau chez les aspirants à la vie religieuse. Et ce, en raison du décalage entre la personne qui mûrit son projet de vie religieuse et la famille qui n’a pas toujours suivi toutes les étapes de cette réflexion : « Pour cheminer tranquillement, j’ai dû dissimuler mes départs en week-end de discernement en racontant des bobards à ma famille. Au moment de leur annoncer ma vocation, j’étais assez stressée », se souvient soeur Carine, 32 ans, religieuse dominicaine. Une inquiétude qu’a partagée frère Marie, cistercien à l’abbaye de Lerins, au large de Cannes : « Je viens d’une famille communiste-marxiste de bouffeurs de curé. Il a d’abord fallu que j’annonce ma conversion. Et dans un second temps, que je rentrais dans un monastère sur l’île Sainte-Marguerite ! » Pour éviter l’annonce fracassante, le moine choisit de révéler sa vocation par lettre : « Quand je suis rentré à la maison, chacun a fait part de ses interrogations mais il n’y a pas eu de blocage. C’était inattendu ! »

Une précaution salutaire vu le véritable tsunami émotionnel que peut déclencher ce type de déclaration : « Pour nous, cela a été un véritable choc. En un instant, toutes les émotions se sont bousculées ! », se souviennent Jean-Philippe et Anne-Marie Valentin à propos de la révélation, il y a 22 ans, de l’entrée au séminaire de leur fils Bruno, aujourd’hui prêtre du diocèse de Versailles. « Ma mère s’est mise à pleurer, disant qu’elle n’aurait aucun petit-enfant de moi. Cette réaction, sortie tout droit de ses entrailles, m’a marqué car d’ordinaire, dans la famille, on montre peu ses sentiments », raconte Grégoire Le Bel, 44 ans, prêtre jésuite à Paris.

Des réactions saugrenues

Le choc se dissimule parfois derrière une apparente indifférence, comme le raconte sœur Carine : « À table avec mes frères et sœurs, j’ai attendu la fin du repas pour annoncer mon entrée au couvent. Et là, silence complet. Le week-end a continué comme si de rien n’était. » Un déni qui a surpris la religieuse. Ce n’est que plusieurs jours plus tard que chacun a exprimé ses émotions. Si aujourd’hui ses frères et sœurs ont encaissé le choc, il arrive que certains religieux se voient contraints de couper les ponts avec leurs proches pour réaliser leur vocation. Anne-Marie et Jean-Philippe Valentin rencontrent aussi régulièrement des parents en froid avec un enfant manifestant son désir de rentrer dans les ordres.

Et face à la réaction déconcertante de certains proches et collègues, mieux vaut avoir le sens de la repartie : « Si tu es prêtre, arrange-toi pour monter en grade et devenir évêque ! », conseille un proche à Grégoire Le Bel. « Je ne te vois pas du tout prêtre », décoche un ami à Édouard Thomé de Charaix. La perle de toutes les réactions reste la proposition d’une copine de fac à un futur prêtre : « On peut coucher ensemble avant ton entrée au séminaire ? » Des réactions saugrenues, provoquant parfois de grandes discussions sur la foi comme le raconte Mickaël Jouffroy, chef de rayon en librairie avant d’être séminariste : « Chez Cultura, on s’est mis à m’appeler le "padre". En quelques jours, je suis devenu l’aumônier du rayon papeterie qu’on venait voir dès qu’on avait quelque chose sur le coeur ! »

Une fois engagés dans leur vocation, la plupart des religieux tiennent à maintenir des liens forts avec leur famille mais aussi leurs collègues et amis. Mickaël passe voir ses copains musiciens dès qu’il est à Paris et frère Marie reçoit régulièrement sa famille à l’abbaye de Lérins. Preuve qu’une fois l’annonce faite et digérée, les liens perdurent et peuvent même se renforcer.

Source : http://www.lavie.fr