Cinéma : rencontre d’un jésuite et de Martin Scorsese à propos de « Silence »

Interview dans la Civiltà Cattolica en français chez Parole et Silence


« Le 3 mars 2016, j’ai sonné à la porte de la maison Scorsese, à New York … » : la « Civiltà Cattolica » dont le premier numéro en français sera publié à la fin du mois, chez Parole et Silence, réserve la surprise du récit de rencontres inédites entre un jésuite – le directeur de la prestigieuse revue des jésuites italiens, le père Antonio Spadaro – et le réalisateur américain Martin Scorsese dont le film « Silence » sur les chrétiens et les jésuites du Japon, martyrs, sort en France le 2 février 2017. L’entretien, qui sera publié le 31 janvier, est précédé d’un récit lui aussi du père Spadaro, qui évoque les circonstances concrètes de leur rencontre, sous le signe de la simplicité, et d’une certaine complicité… : ne sont-ils pas tous deux originaires de Sicile ?

Le pape François avait reçu le réalisateur américain, son épouse Helen Morris – que le père Spadaro a également rencontrée – et deux de leurs enfants, le 30 novembre 2016, au Vatican, dans le cadre de l’avant-première de ce film sur une mission jésuite au Japon au 17e siècle, au temps de la persécution des chrétiens.

Le film s’inspire d’un roman de l’écrivain catholique japonais Shosaku Endo (1923-1996) publié en 1966. Les trois protagonistes sont interprétés par les acteurs Andrew Garfield, Adam Driver et Liam Neeson.

Voici le récit de ces rencontres entre le père Spadaro et M. Scorsese que nous publions en avant-première avec l’aimable autorisation de l’éditeur.

AB

SILENCE
Interview de Martin Scorsese
Antonio Spadaro sj

Le 3 mars 2016, j’ai sonné à la porte de la maison Scorsese, à New York : c’était une journée froide, mais lumineuse. Il était 13 h. J’ai été accueilli à la cuisine, comme en famille. La personne qui m’a fait entrer me demande si je veux un bon café. « Italien », précise-t-elle. J’accepte. Je suis transi. J’étais arrivé à la maison Scorsese un peu en avance et j’ai préféré attendre en faisant le tour du pâté de maisons. L’idée d’un café chaud – et italien – me tentait. C’est Helen, la femme de Martin, qui m’accueille au séjour. Je ressens une forte impression d’être à la maison. Nous discutons longuement avant l’arrivée de son mari. Je lui offre un livre, Dear Pope Francis, un ouvrage qui recueille les questions posées au pape par 30 enfants du monde entier, ainsi que ses réponses. Je lui parle du projet et de la manière dont nous l’avons mené à bien. Helen feuillette le livre, admirative, elle se perd parmi les dessins. Je la regarde. Nous sommes assis sur le même divan. Elle me parle de son mari, de leur fille de dix-sept ans, du film. Je comprends que Silence est en quelque sorte un travail familial, dans la mesure où il a impliqué toute la famille.

Et puis, Martin arrive, le pas leste et le sourire accueillant. Notre conversation, avant d’aborder le sujet du film, s’arrête sur nos racines communes. Nous sommes presque « compatriotes ». Il sait déjà que je suis de Messine. Il me dit qu’il est de Polizzi Generosa. Ou plutôt son père. Mais pour lui, il est évident que ses racines sont là-bas. Polizzi Generosa, lieu de naissance de Giuseppe Antonio Borgese, penseur, lettré et homme politique ; du cardinal Mariano Rampolla del Tindaro, secrétaire d’État de Léon XIII, presque élu souverain pontife. Martin partage ses racines familiales avec Vincent Schiavelli, Domenico Dolce et Michele Serra.

Mais nous n’évoquons pas le souvenir de ces illustres compatriotes. Nous évoquons plutôt sa vie de fils d’immigrés dans les quartiers de New York, sa vie d’enfant de chœur. Il en ressort un mélange de liens du sang, de violence et de sacré. Ses souvenirs d’enfant de chœur à l’église se fondent avec ceux du petit garçon qui, inconsciemment, fait de la rue son premier décor de cinéma : celui de son imagination et de ses rêves. Non, nous n’avons encore pas commencé l’interview. Notre conversation est une conversation amicale que je regrette aujourd’hui de ne pas avoir enregistrée. Mais qui a ainsi préservé son caractère de dialogue spontané.

Je comprends ainsi que le sacré et la violence ont pour Martin Scorsese des racines très lointaines. Pour lui, la religion n’appartient pas au domaine des anges, mais à celui des hommes. La grâce triomphe dans ce qu’il me dit. Et ses yeux pétillants la révèlent. « Je suis entouré par une forme de grâce », me dit-il avec un sourire. Et il regarde sa femme. Mais la grâce dont il me parle serait absolument incompréhensible sans la poussière et les ombres. Il me montre quelques photos du film. Elles sont très belles.

Ainsi, nous commençons à parler de Silence. Les questions et les ébauches de réponses sont formulées. Et voici ouvert un atelier qui s’est poursuivi pendant huit mois, avec des échanges de mails et des enregistrements à voix haute, fidèlement traduits par un assistant. Ce travail, plus qu’une interview, a été un examen de conscience, un laboratoire de sens. Et cela grâce à lui. Je me rends compte que j’ai été un prétexte, une enzyme. Parfois, je me demande si dans mon col romain, Martin Scorsese n’a pas reconnu celui du père Principe, dont il parle dans l’interview. Je sors de la maison Scorsese à 15 h 30, et dehors, il fait moins froid que lorsque je suis arrivé. Je longe à pied Central Park pour rentrer

Je revois Martin Scorsese le 25 novembre à Rome. À 17 heures. J’arrive à son hôtel en avance et je profite du crépuscule dans un ciel qui semble peint par un impressionniste. Je passe la porte de l’hôtel, juste quelques instants avant Helen qui rentre. Lorsque je la vois, j’ai comme l’impression de ne jamais l’avoir quittée. Nous nous asseyons pour prendre un thé. En réalité, c’est moi qui prends un thé : elle, elle prend un verre d’eau. Nous discutons, et j’oublie presque que je suis là pour son mari. « Il arrive », me dit-elle. Et moi : « Qui ? » Je me lève et je vais à la rencontre de Martin Scorsese qui arrive, toujours avec son costume sombre, mais sans ses lunettes, qu’il tient à la main. Sa poignée de main est chaude, comme son sourire. Nous nous asseyons et avec lui arrivent du pain, des gressins, de l’huile, du sel, des bouchées et son café américain avec du lait. Nous mangeons tous quelque chose. Et nous reprenons la conversation, installés à une table d’angle de l’élégante, mais sobre salle mise à notre disposition. C’est une conversation à trois. Mais elle tourne toujours autour de la famille, de leur fille qui va arriver, du fait que Silence est vraiment un film familial, comme je l’avais compris. Nous reprenons le discours sur la grâce. Je lui dis qu’il devrait lire les nouvelles de Flannery O’Connor, s’il ne les a pas déjà lues. Je lui raconte que je suis allé trois fois dans sa farm de Milledgeville pour entrer dans ses histoires. Elle a toujours vu la grâce dans le « territoire du diable ». J’ai appris à la voir moi aussi. Il sourit et me dit que Paul Elie, qui l’avait interviewé pour le New York Times, lui avait également conseillé de lire Flannery O’Connor. Je connais bien Paul et je ne suis pas surpris qu’il ait eu la même impression. Martin Scorsese continue et me raconte qu’en fait il a lu Et ce sont les violents qui l’emportent, et qu’il a été bouleversé. Il est entré dans le récit. « Et puis, la langue ! », s’exclame-t-il. Oui, c’est la langue du Sud profond des États-Unis, elle est comme un couteau qui cherche la plaie pour y trouver son fourreau. Je lui dis qu’il doit continuer. Peut-être en naîtra-t-il quelque chose. Et qu’il doit lire ses lettres, L’Habitude d’être : c’est le titre de leur recueil.

Il me raconte qu’entre-temps, il a subi une opération des yeux à Indianapolis et qu’il a dû rester longuement sans pouvoir lire. Alors, il s’est procuré des audio-livres et il a écouté Dostoïevski de manière intensive. Il me parle des frères Karamazov. Et de la façon dont il a pris plaisir et lutté avec sa fantaisie en écoutant. Je lui ai dit que le pape François, lui aussi, aime Dostoïevski. « Intéressant », me dit-il. « Et qu’est-ce qui lui plaît plus particulièrement ? », me demande-t-il. Je lui réponds que j’ai été surpris quand Jorge Bergoglio me l’a dit, mais que le roman qui lui plaît le plus est Mémoires écrits dans un souterrain. Il sursaute. « Mais c’est aussi mon préféré ! », s’exclame-t-il. « Taxi driver est mon Mémoires écrits dans un souterrain ! »

Nous parlons de l’importance du drame, des romans dramatiques, de ceux qui respectent la vie et non les idées. Avec les idées, il n’y a pas de discernement. Je ne lui dis pas que le pape a prononcé la même phrase lors de mon interview en 2013. Mais je suis profondément touché. Il existe une intelligence littéraire qui façonne aussi bien la vie d’un metteur en scène que celle d’un pape. Et tout compte fait, il n’y a pas à en être surpris, en réalité. Nous revenons aux souvenirs de la rue. Il me dit que dans la rue, il a appris à regarder. Et qu’en tournant ses films, il continue d’apprendre à regarder. « Cela aussi est une grâce », me dit-il. « Oui – je lui réponds –, et en réalité, être touchés par la grâce, cela signifie voir les choses d’une certaine manière, de manière différente. » « Les miracles se produisent, mais parfois les miracles sont les choses de la vie, et celui qui reçoit les miracles est capable de bien les déchiffrer, de les voir avec des yeux justes. » Il faut donc exercer nos yeux, pendant des années, parfois pendant des décennies…

Comment le projet de Silence vous est-il venu à l’esprit ? Je sais que c’est l’une de vos passions, que vous l’aviez à l’esprit depuis quelques années… Peut-être depuis vingt ou trente ans…

(à suivre)

© Civiltà Cattolica en français janvier 2017, chez Parole et Silence
Source : https://fr.zenit.org