La Croix : "À Montgeron, l’au-revoir des petites sœurs des cités"

Présente pendant quarante-quatre ans au cœur du quartier populaire de l’Oly à Montgeron (Essonne), les sœurs du Sacré-Cœur de Jésus, qui n’étaient plus que deux, ont quitté la cité début octobre. Leur départ crée un grand vide pour les habitants, que certains, chrétiens ou non, voudraient combler en perpétuant leur héritage.


Sur l’interphone, l’inscription « Sacré-Cœur » est toujours là, dernier signe visible de leur passage au rez-de-chaussée de l’immeuble du 1, allée des Lys. Personne n’a osé effacer l’ultime trace de quatre décennies de présence des sœurs de la Congrégation du Sacré-Cœur de Jésus.

Vingt-deux religieuses se sont succédé depuis 1973 au cœur du quartier populaire de l’Oly à Montgeron, dans l’Essonne. Depuis le départ, il y a deux mois, de sœur Aline, pour Trappes (Yvelines), et de sœur Marie-Renée, pour la Bretagne, un pan d’histoire s’en est allé, sans bruit, à l’image de leur présence discrète. Au pied des trois tours de la cité, elles vivaient là, simplement, au milieu des habitants, avec la seule vocation de manifester la « tendresse de Dieu » selon les mots de la première.
Très aimées des habitants

Pour retrouver le souvenir des sœurs, il faut traverser la cité qui baigne ce jour-là dans un calme automnal et se rendre chez Carmen. La pétillante sexagénaire habite Montgeron depuis près de quarante ans. Elle a longtemps été leur voisine, avant leur déménagement destiné à leur éviter les cinq étages sans ascenseur…

« Elles étaient ma famille, confie Carmen, qui a perdu son mari il y a 30 ans. Elles m’ont beaucoup aidé moralement. En cas de besoin, je savais que je pouvais compter sur elle. Depuis trois ans, je fêtais même Noël avec elles. Nous avons vécu des moments qu’on ne peut pas oublier. »

Carmen ne cherche pas à dissimuler son émotion lorsqu’elle traverse son appartement propret pour montrer une photo de sœur Emmanuelle, entre un portrait de Jean-Paul II et une vierge de Lourdes. Cette grande marcheuse raconte aussi ses longues balades au bord de l’Yerres avec sœur Marie-Renée et cite à toute vitesse le prénom des religieuses qu’elle a côtoyées : « Elles étaient très aimées, avaient toujours un mot pour chacun, un enfant, une dame âgée… » Bien plus qu’un symbole dans un quartier où une certaine méfiance affleure entre les habitants.

Parties prenantes de la vie du quartier

Mais que représentaient quelques religieuses dans une cité de 1 200 logements, où la présence catholique est réduite à portion congrue, au gré des départs des habitants d’origine portugaise ? « Dans ces quartiers en souffrance, ils manquent souvent de chaleur humaine, elles avaient cette proximité et cette disponibilité bienveillante », fait valoir la maire (LR) de Montgeron, Sylvie Carillon, qui regrette leur départ d’une cité qu’elle juge « sur le fil du rasoir ».

Un voile sur les cheveux, Fatima, aussi, témoigne de sa proximité avec les religieuses qui avait su, au fil des ans, tisser des liens invisibles mais profonds. Sans rien attendre en retour. « Quand je cuisinais, je pouvais leur apporter des plats. Moi, elles me faisaient des gâteaux. Il pouvait nous arriver de parler de religion. L’une d’entre elles a aussi donné des cours à ma fille. Elles étaient vraiment proches des gens. »

Et aussi partie prenante de la vie du quartier, engagées au sein du conseil citoyen, de l’association Accueil après la classe pour l’aide aux devoirs… Au centre social Aimé Césaire, leur souvenir demeure prégnant. À l’étage, les femmes présentes ce jour-là à l’atelier couture racontent « leurs » religieuses. « Avant d’entrer, sœur Marie-Renée rangeait sa croix, témoigne Yamina, employée du centre, pour montrer que les sœurs s’adaptaient, même si elles pouvaient aussi discuter de Jésus. Elles avaient gagné la confiance du terrain car ici on ne rentre pas chez les gens comme ça. »
Un enseignement par l’exemple

Youssef Inaho, le directeur du centre social, qui travaille aussi à l’insertion des femmes de l’Oly, décrit « un quartier paupérisé qui n’attend plus grand-chose des pouvoirs publics. Les sœurs essayaient de relier les uns aux autres, explique-t-il en choisissant ses mots. Nous devons poursuivre et développer cette œuvre. Moi je suis ici dans un cadre professionnel, mais elles, elles étaient là par amour des autres et uniquement pour cela. C’était une présence discrète mais rassurante et amicale. » Youssef Inaho se reconnaît-il comme l’un de leurs héritiers ? Il veut en tout cas continuer à mettre en pratique leur « enseignement par l’exemple ».

Même si ce n’est pas toujours explicite, leur vie consacrée aux autres laisse des traces et trouve des prolongements, comme au Relais du soleil, petit local de l’Église au cœur du quartier. Ouvert il y a trente ans, il se situe sur la place qui réunit les quelques commerces de la cité. Vaille que vaille, Christine Gilbert sa très énergique responsable, veut « continuer » l’œuvre des sœurs.

« Nous avons parfois l’impression d’être les derniers des Mohicans », témoigne-t-elle, évoquant la baisse des enfants catéchisés, qui contraste avec la hausse du nombre des musulmans et évangéliques dans le quartier. Au fil des années d’ailleurs, et à leur grand regret, le contact entre les religieuses et certains des jeunes du quartier était devenu plus difficile.

Des repères de « citoyenneté »

Elles restaient en revanche un soutien précieux pour la petite communauté catholique. De passage au Relais du soleil, la petite Doriane, 12 ans, ne peut retenir ses larmes à la simple évocation de leur départ. Elle retrouve vite le sourire en regardant avec sa mère, originaire du Cap-Vert, quelques photos des sœurs, lui rappelant un pèlerinage à Lourdes.

Elles sont une petite dizaine de femmes à se serrer ce jour-là dans ce local d’où l’on a une vue imprenable sur la place et son animation grandissante à mesure que la nuit tombe. Entre deux plaisanteries, Marcelle, 85 ans dont cinquante de présence à l’Oly, confie venir tous les jours pour discuter. Alors qu’elle rentre tout juste du travail, Ana, 41 ans et dynamique mère de quatre enfants se livre. « J’ai beaucoup reçu de la part des sœurs. Maintenant, je veux donner à mon tour. » Engagée au sein du Relais, elle avait pris la parole lors de la célébration de son trentième anniversaire.

Tout comme Aly Sall. Le président du Conseil citoyen de l’Oly, de confession musulmane, est un « frère » selon Christine Gilbert. Assis dans le local, un grand crucifix derrière lui, l’élégant jeune homme originaire du Sénégal, parle des religieuses comme de « repères » dans sa « citoyenneté » : « Elles m’ont beaucoup éclairé. Au départ, je pensais n’être que de passage dans le quartier mais finalement, à leur contact j’ai appris que je ne serais pas si heureux dans un certain confort socia,l mais bien plus en étant utile au service des habitants de ce quartier. »


Les religieux en banlieue, une réalité en déclin

D’après les chiffres du diocèse d’Évry (Essonne), il reste 8 religieux et 25 religieuses dans les cités populaires de l’Essonne, comme à la Grande Borne à Grigny ou dans le quartier des Pyramides à Évry.

La congrégation du Sacré-Cœur de Jésus, anciennement à Montgeron, compte une communauté de quatre sœurs à Trappes (Yvelines).

Selon une enquête réalisée en janvier par la Conférence des religieux et religieuses de France (Corref) et à laquelle ont participé 204 communautés, 69 % d’entre elles vivent en milieu urbain, dont 61 % au cœur des quartiers populaires. En 2016, la France comptait un peu moins de 30 000 religieux (dont 20 584 religieuses apostoliques) contre 66 462 en 2000 (dont 48 412 religieuses apostoliques).

Arnaud Bevilacqua

Source : https://www.la-croix.com/Religion/

Photo : Pour Aly Sall, président du Conseil citoyen, et Christine Gilbert, responsable du Relais du soleil, les sœurs étaient des «  repères  ». / Sébastien Duchesne pour La Croix