« Développer la vie communautaire dans l’Église – L’exemple des Communautés nouvelles »

Mgr Anatrella identifie les dérives des "communautés nouvelles", propose des remèdes, et discerne en elles une "chance" pour la "Nouvelle Evangélisation".
Un congrès sur les Communautés nouvelles – rassemblant les divers responsables de Communautés – s’est tenu au Brésil à São José do Rio Preto (au nord de São Paolo) et a rassemblé plus de 1 500 personnes du 23 au 26 juillet 2015 à l’occasion du 25e anniversaire de la Communauté Mar a dentro (« Avance au large »).


Il a été suivi de plusieurs jours de formation pour les responsables de Communautés. Monseigneur Tony Anatrella a donné les conférences inaugurales de chaque jour du congrès et a ensuite assuré les enseignements pour les formateurs.

Il a pu ainsi rendre compte de son étude sur les Communautés nouvelles rassemblée dans un livre intitulé Développer la vie communautaire dans l’Église – L’exemple des Communautés nouvelles, avec une préface du cardinal canadien Marc Ouellet (Dijon, éd. l’Échelle de Jacob, 2014, 302 pages, 23 euros).
Monseigneur Tony Anatrella est psychanalyste, spécialiste en psychiatrie sociale. Il enseigne au Collège des Bernardins et à l’IPC (Paris). Il est expert auprès du Tribunal ecclésiastique de la Province d’Île-de-France et des Officialités en France et consulteur du Conseil pontifical pour la famille et du conseil pontifical pour la santé. Il est membre, entre autres, de la Commission internationale d’enquête sur Medjugorje de la Congrégation pour la doctrine de la foi.

Le congrès auquel vous avez participé au Brésil a-t-il mobilisé de nombreuses personnes ?
Monseigneur Tony Anatrella — Oui, avec plus de 1 500 responsables et membres de diverses communautés. Le congrès a été remarquablement organisé par la communauté catholique Mar a dentro qui fait un excellent travail au Brésil et sert de communauté « aînée » pour accompagner les plus jeunes communautés qui sont très importantes dans ce pays. Nous avons vécu des journées intenses de réflexion et de prière avec notamment le cardinal Tempesta, archevêque de Rio de Janeiro et Mgr Corrêa, évêque de Belèm, chargé des Communautés nouvelles auprès de la Conférence des évêques du Brésil. Ce pays est marqué par la prolifération d’une multitude de sectes où les cultes les plus bizarres sévissent comme celui, par exemple, du dieu argent (Mammon) : plus on donne à ce dieu et plus il est promis aux fidèles de faire fortune. Des leaders affirment ainsi : « Si vous donnez 50 euros, dieu vous en rendra 100 fois plus ! » Ce qui permet aux fondateurs de bâtir des temples à l’image de celui de Salomon qui contiennent plus de 5 000 personnes et de s’enrichir personnellement. C’est un véritable défi pour l’Église d’affronter cette imposture bien connue dans la Bible et dénoncée par le Christ ; elle se réactualise une fois de plus.

Le pape François ne cesse-t-il pas lui-même de dénoncer cette escroquerie du « dieu » argent faussement religieux ?
Monseigneur Tony Anatrella — Le pape François en fait un leitmotiv de son pontificat pour montrer que le Christ est notre véritable richesse afin d’être auprès des uns et des autres dans le partage des biens de ce monde. Dans le texte de son discours à la tribune du Congrès américain à Washington on peut lire : « Si la politique doit vraiment être au service de la personne humaine, il en découle qu’elle ne peut être asservie à l’économie et aux finances. » L’enrichissement et la course à l’argent comme seule finalité, ont toujours été une tentation pour en faire une religion séculière. Ainsi des fondateurs de sectes osent-ils, sans vergogne, faire croire que le dieu des sectes, véritable veau d’or, est celui qui donne la richesse financière sous la forme d’un salut terrestre. Certes, l’argent est nécessaire pour vivre mais pas pour faire son salut. Il faut garder en mémoire ce que dit le psaume 115 (113B) : « Leurs idoles : or et argent, ouvrages de mains humaines. Elles ont une bouche et ne parlent pas, des yeux et ne voient pas, des oreilles et n’entendent pas. » Une façon d’être dans le miroir de ses désirs de toute-puissance et de perdre son âme au prix d’une fortune qui ne sera jamais au rendez-vous escompté. C’est de l’abus de pouvoir contre lequel les pasteurs, à l’image des prophètes, doivent avoir le courage de lutter.

Quelle est l’origine de ce livre sur les Communautés nouvelles ?

Monseigneur Tony Anatrella — Depuis plusieurs années j’ai été amené à suivre diverses communautés pour des analyses institutionnelles, examiner le type de relations et le fonctionnement de l’autorité, et diagnostiquer des dysfonctionnements, voire des problèmes d’emprise relationnelle. J’ai également été expert dans diverses enquêtes canoniques mettant en cause des personnes, voire des responsables. Mais au-delà de certaines déviances connues dans toutes les institutions, il faut reconnaître qu’il y a parmi les membres des Communautés nouvelles, un réel besoin d’approfondir leur mode de fonctionnement à la lumière de leur charisme. Il ne suffit pas de repérer des problèmes mais surtout de trouver des solutions pour une meilleure maturation de la Communauté. C’est ce que j’ai entrepris de faire dans cet ouvrage là où l’on a tendance à trop vite les cataloguer de phénomènes sectaires parce que des cas de dérives particulières se sont présentés. Il est d’ailleurs injuste de les étendre à toutes les Communautés.

Les Communautés nouvelles sont-elles identiques aux Communautés religieuses ?

Monseigneur Tony Anatrella — Pas tout à fait. La plupart du temps, ce sont des Associations de fidèles voulues par le pape saint Jean-Paul II qui, en s’inspirant du Concile Vatican II qui donnait toute sa place au laïcat, souhaitait que ces associations soient mentionnées dans le Code de droit canonique. Elles figurent ainsi dans le Code de 1983 aux canons 312 et suivants. Ces associations sont soit de droit diocésain (reconnues par l’évêque du diocèse) soit de droit pontifical (reconnues par le Conseil pontifical des laïcs). C’est ce dicastère romain qui a un pouvoir juridictionnel sur ces Communautés, qui sont reconnues par l’autorité ecclésiale sur la base de leur constitution (règlement interne) et au regard de l’expérience positive qu’elles vivent. Elles sont libres de leur mode d’organisation selon leur charisme particulier en respectant les exigences évangéliques et le droit ecclésial en la matière. L’essor de ce mouvement, issu du courant charismatique des années 1970, est un des fruits du Concile Vatican II et représente une véritable richesse pour l’Église. Il rassemble de très nombreux jeunes. J’ai été frappé de constater au Brésil que la tranche d’âge des participants se situait majoritairement entre 18-40 ans.

Des Communautés nouvelles ont défrayé la chronique ces dernières années pour abus d’autorité, des problèmes de mœurs et diverses déviances… Que faut-il en penser ?
Monseigneur Tony Anatrella — Des problèmes graves se sont posés et la justice de la société civile ainsi que la justice de l’Église ont dû intervenir. Des sanctions ont été prises avec, pour certains, des condamnations judiciaires pénales de ladite société dont nous sommes les citoyens, auxquelles se sont ajoutés sur le plan canonique le renvoi de l’état clérical pour des prêtres ou des diacres qui sont les auteurs d’actes incriminés, avec à l’occasion la dissolution disciplinaire de la communauté compromise. Malgré cela, nous ne sommes pas à l’abri de voir des groupes se reconstituer sous une autre appellation religieuse à teneur catholique, sans pour autant être reconnus canoniquement.
C’est particulièrement vrai pour de nouvelles congrégations religieuses qui, elles, dépendent de la Congrégation pour les instituts de vie consacrée. Je pense à l’une d’entre elles dont certains membres (des religieuses) avaient fait scission avec le groupe originel resté fidèle au Magistère. Ces dissidentes ayant créé une autre communauté religieuse, ont vu leur projet dissout directement par le pape Benoît XVI. Cela ne les a pas empêchées de partir à l’étranger pour être accueillies par l’évêque d’un diocèse très heureux de remplir un monastère laissé vide à la suite du départ, pour raisons d’âge, de ses dernières occupantes. Il y a ainsi des manœuvres qui sont loin d’être saines et vis-à-vis desquelles il est difficile de conscientiser des autorités ecclésiales locales qui ne s’embarrassent pas d’études institutionnelles, de la dynamique d’un groupe et de processus pervers qui se mettent en place.

Peut-on continuer à rester avec autant de dérives qui font du mal aux personnes et à l’Église ?
Monseigneur Tony Anatrella — Il n’est pas possible de continuer ainsi pour « faire du chiffre » ou pour préserver une communauté, voire des responsables. Cet état de fait exigerait que les dossiers soient abordés à Rome, dans les dicastères concernés, avec un plus grand professionnalisme en la matière. Nous avons les moyens de le faire, mais on compte trop sur des dispositions spirituelles qui, hélas ! sont viciées par diverses manipulations relationnelles, affectives et financières. Il est vrai que parfois certaines communautés fonctionnent sur des processus pervers (détournement des choses) dans une sorte d’aveuglement de beaucoup et de l’autorité en particulier. Le pire : lorsque dans une communauté certains (es) exposent des critiques, se plaignent d’emprise, d’abus et de transgressions, ils sont parfois mis à l’écart de la communauté, ou bien on leur demande avec insistance de quitter la communauté pour préserver le fonctionnement perfide de certains responsables (ou fondateurs) ! La situation est plus grave lorsque des responsables sont eux-mêmes à l’origine des dysfonctionnements. Ils (elles) sont protégés(es) par la légitimité de leur élection pour être au pouvoir et en profitent pour masquer les problèmes. L’autorité supérieure a du mal à les entrevoir si elle ne prend pas les moyens afin de les élucider. Dans ce cas, malgré la solidité des dossiers d’enquêtes, ce sont les fauteurs de troubles qui l’emportent au grand dam des victimes. J’ai suivi de nombreux dossiers canoniques dont les résultats de l’analyse étaient évidents, mais les solutions et les décisions prises n’ont pas suivi cette logique. Ce sont ceux qui avaient été malmenés à bien des égards qui ont dû partir : ce qui est injuste. Dans certains cas, la nomination d’un commissaire pontifical, nommé par une Congrégation romaine, peut être utile et efficace ; voire d’un délégué pontifical qui, lui, dépend directement et uniquement du Souverain-Pontife. Mais dans d’autres cas, il risque de compliquer la situation, soit en ne maîtrisant pas réellement le dossier, soit si cette mission exceptionnelle, bien que fréquente de nos jours, et qui devrait par définition être provisoire, vient à se prolonger trop longtemps. Il ne serait pas normal que le pouvoir pour diriger une communauté soit remis uniquement entre les mains d’un seul homme sur un temps trop long. Les communautés ne sauraient mûrir et grandir dans la capacité de se donner à elles-mêmes des responsables dignes de ce nom, si elles venaient à être maintenues trop longtemps sous tutelle au plan de leur gouvernement. Il importe que, dès que possible, ces communautés connaissent un renouvellement ordinaire régulier de leurs responsables, voire de la reconduction de leur mission, selon leurs statuts propres. Dans le cas contraire, cela pourrait signifier que les difficultés ne sont pas vraiment traitées, voire que l’on ne tient pas compte des analyses qualifiées par refus de prendre des décisions en connaissance de cause. Il n’est malheureusement pas si rare que dans l’Église, comme dans bien des groupes humains, on cède parfois à la tentation de désigner des boucs émissaires au lieu de traiter les difficultés en toute connaissance de cause.
Ces dérives, on ne les rencontre pas uniquement dans les nouvelles communautés ?
Monseigneur Tony Anatrella — Bien sûr que non. On les retrouve également dans des Congrégations religieuses qui ont traversé les siècles. Pendant la préparation de ce livre, j’ai été informé d’une situation très scandaleuse. Des religieux, bien connus socialement, appartenant à un Ordre prestigieux, ont réussi à manipuler une personne possédant un château important pour y organiser des sessions interlopes et pour bénéficier de ses biens tout en excluant ses propres enfants. Ceux-ci ont eu beau interpeller le provincial de ces religieux et se tourner vers les autorités civiles, dont les renseignements généraux ont mené une enquête révélant le caractère vicié du comportement de ces religieux, rien n’a pu être fait en faveur de la famille. Depuis quelques années, ils n’ont plus de contact avec leur mère ni cette dernière avec ses petits-enfants. L’emprise sur cette personne est manifeste mais comme elle ne se plaint pas et coopère avec ces personnages, il est difficile de résoudre ce problème. L’abus de faiblesse, réprimé par la loi française (code pénal n. 223-15-2), pourrait être retenu par un juge si cette mère et grand-mère s’en plaignait alors que, sans être un cas psychiatrique, elle collabore avec ces séducteurs manipulateurs en leur livrant ses biens et sa fortune. C’est le syndrome de Stockholm, lorsque les otages s’identifient à leurs agresseurs et les soutiennent. Face à ce type d’emprise, le provincial de ces religieux porte une lourde responsabilité pour ne pas avoir pris les moyens qui conviennent en pareilles circonstances. Car, lui, en étant lucide sur leur agissement, aurait pu exiger qu’ils regagnent leur couvent plutôt que de s’installer régulièrement dans la mondanité et de s’esseuler dans des sessions alambiquées menées dans l’envoûtement intellectuel. Une autre façon d’aveugler le public et les médias puisqu’ils sont très en vue et se positionnent en pythie des clichés à la mode, justifiés par des détournements évangéliques pour faire la leçon à tous.

L’Église, notamment dans le cadre de la formation des séminaristes et des consacrés, et selon le document de 2008 de la Congrégation pour l’éducation catholique, recommande que des expertises psychologiques soient parfois réalisées afin de savoir si la personnalité du candidat est compatible avec l’ordination au diaconat ou/et au sacerdoce ?

Monseigneur Tony Anatrella — Il est vrai que cette procédure existe et moi-même je suis appelé à réaliser ces examens psychologiques, comme d’autres praticiens. Rome a dû rappeler cette nécessité qui était plus fréquente dans les années 1960 à 2000. Puis on a fini par l’ignorer et avoir moins recours à cette démarche en voulant se fier, dans certains cas, à des critères dits bibliques. Lorsque le discours sur la Bible n’est pas régulé par la pensée du Magistère, on peut tout lui faire dire et l’utiliser à des fins douteuses. C’est pourquoi l’exégèse la plus brillante ne peut pas avoir le dernier mot. Les critères d’idonéité sont bien connus et doivent être rappelés régulièrement comme, par exemple, l’orientation homosexuelle qui est incompatible avec le sacerdoce. La même Congrégation que vous avez citée, l’a une fois de plus signifié en 2005 dans une Instruction qui canoniquement oblige tous les ordinaires et tous les Instituts religieux. Il y a ainsi une prévention contre ces examens psychologiques qui n’est pas très responsable à l’égard de l’Église et de la société civile. Le pape François, connu pour son franc-parler, a tenu des propos sévères en évoquant, dans une homélie à Sainte-Marthe (11.01.2014), « les petits monstres que crée une mauvaise éducation dans les séminaires… Le prêtre-papillon, idolâtre du dieu Narcisse ».

Peut-il sortir quelque chose de valable et de bon de ces Communautés nouvelles ?
Monseigneur Tony Anatrella — Oui, sans aucun doute car les fruits sont nombreux. Ces cas d’espèce masquent malheureusement l’apport de ces Communautés à la vie de l’Église et à la Nouvelle Évangélisation voulue par le pape saint Jean-Paul II. Leurs membres souhaitent vivre leur charisme loyalement et en vérité. De nombreuses Communautés ont dû à un moment ou à un autre vivre des crises de mutation et les dépasser pour accéder à leur maturité sociale et ecclésiale. Ce qui est un phénomène normal dans la vie des groupes. C’est pourquoi, il est décisif de prendre en compte un certain nombre de facteurs comme savent le faire de nombreuses Communautés pour se développer et croître.

Vous l’avez précisé dans votre livre : selon quels processus psychologiques et sociaux naît une communauté ?
Monseigneur Tony Anatrella — Au début de la création d’une communauté, il faut pouvoir dépasser un sentiment de toute-puissance en croyant que tout est possible. Il ne faut pas imaginer que tous les problèmes se résolvent par une seule démarche spirituelle en faisant l’impasse sur les facteurs affectifs, sociaux, institutionnels et les conflits relationnels. Ainsi, a-t-on vu des fondateurs ou des responsables tenir des discours iréniques ou faussement spirituels pour justifier leur décision et leur comportement qui étaient loin d’être réalistes et légitimes. Lorsque de nombreux problèmes se posent, il faut souvent être méfiant à l’égard de discours très spiritualisants qui en appellent à « la volonté de Dieu », à la « fidélité à l’Église », à la « docilité à l’Esprit Saint », à « l’obéissance aux responsables en place », toutes choses bonnes en soi. Mais en période de crise, l’analyse précise des situations est de rigueur plutôt que s’en tenir à ces envolées pseudo-spirituelles qui empêchent parfois de nommer les réalités.
L’appel à la vertu n’est-il pas parfois un moyen par excellence pour cacher les vices de toutes sortes ? C’est pourquoi, il est indispensable de revenir aux éléments fondateurs de la Communauté et de savoir comment ils s’articulent avec des réalités psychologiques et psychosociales. Il est également utile de préciser, comme je l’envisage dans mon livre, les rapports entre la vie psychique et la vie spirituelle afin que l’on ne tente pas de donner une réponse spirituelle à un problème psychologique. Il est nécessaire également d’étudier le fonctionnement de l’autorité qui, dans une perspective chrétienne, est un service dans lequel, comme le dit le pape François, le responsable est le gardien de ses frères. Ce qui veut dire que l’autre n’est pas à son service pour être instrumentalisé.

Certaines communautés ont parfois voulu se passer de relation d’autorité en espérant tout décider « ensemble » : est-ce possible ? Cela ne pose-t-il pas des problèmes de régulation sociale ?
Monseigneur Tony Anatrella — Vous soulevez une question importante qui concerne les modes de fonctionnement qui prennent parfois des allures démagogiques et finissent par favoriser des conduites dictatoriales où le leader qui s’impose de lui-même va édicter des lois de son propre cru. Ce que l’on appelle en d’autres termes « le fait du prince », notamment dans un univers religieux ou politique : on a tendance à idéaliser le « chef » élu ou autoproclamé. Un système dangereux car pervers. D’ailleurs, j’observe qu’actuellement ce sont parfois des personnalités perverses qui parviennent au faîte du pouvoir de diverses institutions à commencer par celles qui relèvent de l’action politique. Ce sont des personnes qui manient l’injonction paradoxale en disant une chose et son contraire ou encore qui imposent des règles qui, soi-disant, ne remettraient pas en question l’essence d’une réalité mais offriraient une alternative. Sur le plan politique, nous l’avons vu, par exemple, avec le mariage des personnes de même sexe qui est illogique, contraire à l’alliance de l’homme et de la femme et synonyme de l’enfermement du même avec le semblable. Le summum du narcissisme dans lequel on est dans la fusion et non dans l’alliance. Il s’agit d’une escroquerie et d’un vol de symbole puisque le couple et la conjugalité homosexuels n’existent pas. Le pape François l’a rappelé à la tribune de l’ONU (25.09.2015) en dénonçant le fait de « promouvoir une colonisation idéologique à travers l’imposition de modèles et de styles de vie anormaux, étrangers à l’identité des peuples ». Il fait allusion à la théorie du genre et au mariage homosexuel. La loi triche avec la réalité en fabriquant, ce que j’ai appelé dans plusieurs livres, du mensonge social. Le même phénomène peut s’observer dans la vie religieuse lorsqu’un responsable s’octroie des droits contraires à la loi ecclésiale, quand ils ne sont pas également opposés aux lois moralement valables de la société civile. Il y a ainsi des fonctionnements et des décisions illégitimes.

N’est-ce pas une façon de manipuler le sens de l’autorité et de ce qui doit faire loi dans toute société, qui repose sur des réalités objectives ?
Monseigneur Tony Anatrella — Nous sommes dans une période où, après avoir contesté les figures de l’autorité (négation de l’image du Père), nous en venons à présent à désacraliser (comme on dit) la fonction même du pouvoir, mais aussi les symboles, les signes et les insignes qui les accompagnent représentant toute fonction institutionnelle. Sous le prétexte d’être simple, on désocialise les personnes et toute relation institutionnelle. C’est ainsi qu’une forme de simplicité séduit et émousse les membres d’un groupe et masque en réalité des personnalités parmi les plus perverses qui se révéleront autoritaires dans un groupe délétère. Dans l’errance d’une autorité floue et sans consistance, les membres s’engluent dans le « tous ensemble, tous ensemble ». Ils se veulent dans une proximité à symbolique maternelle à l’image de l’enfant qui n’est pas différencié de sa mère.
Dans ce contexte, certaines communautés se sont établies sur des relations fusionnelles en croyant qu’il était bien d’abolir les noms de famille, les titres et les rôles. Leurs membres s’imaginaient qu’ils seraient plus proches les uns des autres, et que sans « responsables », dans une sorte de démocratie directe, ils s’organiseraient et prendraient des décisions en commun. Une attitude qui a mené à de nombreuses dérives, voire à la mort du groupe.
Nous retrouvons ici le fantasme du retour à la matrice originelle et une régression relationnelle du « no-limit » qui peut donner libre cours aux pulsions primaires de l’analité, fortement à la mode actuellement : besoin de posséder, de prendre et de manipuler les autres en les instrumentalisant au nom d’invocations spirituellement sublimes qui confinent surtout à l’autojustification du leader.
Ou encore de vouloir être dans la transparence où l’on confond les espaces du for interne et du for externe, du psychologique et du social qui complique les relations et brouille les repères de base des relations humaines. Le responsable et pas davantage les membres d’une communauté n’ont à s’immiscer dans la vie intime de chacun. Mais, parfois, des personnalités fragiles et peu structurées rejoignent facilement ces groupes dans l’espoir d’obtenir soit des réparations psychologiques, soit d’y trouver une complaisance pour leurs conduites névrotiques ou autres. Dans bien des cas, ainsi fondée, la communauté s’est parfois morcelée, les membres s’y dépriment et le pouvoir devient dictatorial en gouvernant davantage sur le plan affectif que sur le plan social. Des leaders tyrans, là aussi masqués par un vernis de gentillesse et de sourires surfaits, exploitent souvent les affects des membres. Ils veulent être attentifs à la sensibilité de chacun et faire œuvre de mansuétude alors qu’ils les enveloppent pour mieux les subjuguer.
On oublie ici qu’une communauté est une réalité institutionnelle et que la relation sociale, en son sein, ne peut se réaliser que par la médiation de rôles et de fonctions, de titres et de dénominations, de rites et de symboles qui situent les uns et les autres dans l’articulation du social et du personnel. C’est pourquoi, il est important de savoir si l’on gouverne au nom des clichés à la mode, des affects et des émotions ou selon la raison, les nécessités sociales et les constitutions de la communauté. Sinon, c’est la confusion et le retour au régime de la Tour de Babel.

En lisant votre livre on pourrait dire que vous offrez des grilles de lecture valables aussi bien pour des Communautés nouvelles, pour des congrégations, pour des paroisses, que pour toutes sortes de groupes… même professionnels. Au fond, vous portez un regard positif sur les Communautés ?
Monseigneur Tony Anatrella — Oui, j’ai voulu porter un regard positif sur les Communautés nouvelles malgré l’existence de divers problèmes qui restent minoritaires et que je n’ignore pas. Mais en étudiant ce phénomène, je voulais répondre à trois questions, parce que je trouve simpliste et intellectuellement paresseux de le taxer de sectaire. J’ai ainsi décrit la psychologie contemporaine et les attentes en creux en matière religieuse.
Car beaucoup rencontrent aujourd’hui une crise de l’intériorité psychologique qui les rend allergiques à la religion et en particulier au christianisme fondé sur la Parole de Dieu alors que nous sommes dans la tyrannie des émotions. Ce qui n’est pas très favorable à la rationalité et au fait de savoir ce que parler veut dire. J’ai essayé de situer historiquement la signification de l’apparition de ces Communautés qui changent le paysage de l’Église et représentent un grand intérêt pour des jeunes. Enfin, j’ai voulu donner des moyens pour résoudre divers problèmes et favoriser la maturité personnelle, sociale et spirituelle de ces Communautés.
Je pense que les Communautés nouvelles sont un fruit du Concile Vatican II et sont une chance pour le renouvellement pastoral de la mission de l’Église. Elles sont à la source d’une belle créativité. Il est important que leur existence soit également bien articulée dans leur diocèse d’implantation et en lien avec les paroisses.

Propos recueillis par Anita Bourdin
(29 septembre 2015) © Innovative Media Inc.