Dom Olivier Quenardel, abbé de Cîteaux : "L’appel à la vie cistercienne existe toujours "

Voici 900 ans, Bernard de Fontaine, futur saint Bernard, fondait l’abbaye cistercienne de Clairvaux(Aube). Dom Olivier Quenardel, abbé de Cîteaux, maison mère des cisterciens de la stricte observance, revient à cette occasion sur les fondements historiques et spirituels de ces abbayes.


Pèlerin. Comment vivez-vous cet anniversaire ?
Dom Olivier Quenardel. Il s’inscrit dans une succession de neuvièmes centenaires pour notre ordre : en 1990, la naissance de saint Bernard ; en 1998, la fondation de Cîteauxet, en 2013, l’entrée de Bernard dans l’abbaye, avec son oncle et ses frères. S’il est le grand nom cistercien, Bernard n’est pas le fondateur de notre ordre : c’est le moine réformateur Robert de Molesme.
Le fait est que notre communauté est moins impliquée dans l’organisation de cet anniversaire-ci que dans les précédents. Pour la bonne raison qu’il n’y a plus de moines à Clairvaux. Nous n’en sommes pas moins impressionnés par l’ampleur que prend l’événement Un travail considérable a été mené pour remettre en valeur le patrimoine architectural de l’abbaye. Les organisateurs des manifestations ont aussi laissé de la place à la dimension spirituelle de l’abbaye, ce dont nous nous réjouissons.

Quel rapport l’abbaye de Cîteaux entretient-elle avec celle de Clairvaux ? Est-ce encore, pour vous, un lieu chargé de spiritualité ?
O. Q.
Je suis très frappé de voir que les Cisterciens ont construit, aux XIIe et XIIIe siècles, des bâtiments qui, comme à Clairvaux, ont résisté au temps et aux destructions insensées de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe. On assiste aujourd’hui à une espèce d’engouement du public mais aussi de professionnels pour cette architecture cistercienne primitive.
Il y a là une pureté de style qu’on ne rencontre pas vraiment ailleurs, une beauté dans du dépouillement. Il y a quelque chose dans l’architecture de ces bâtiments qui relève de l’Esprit et parle à tous, même aux non-croyants. À Clairvaux, un sentiment de cet ordre-là se dégage dans l’ancien dortoir des convers, resté dans un état proche de l’origine.
Maintenant, nous ne pouvons pas ignorer que Clairvaux abrite une maison centrale, où vivent des hommes condamnés à de longues peines. Nous avons eu des liens avec eux, grâce à une laïque cistercienne qui a été responsable de l’aumônerie de Clairvaux.
Nous avons offert aux détenus un Christ en croix en bois, sculpté par l’un de nos frères. Il y a quelques années, l’association Renaissance de l’abbaye de Clairvaux a mis en musique et joué, devant les détenus, des textes écrits par quelques-uns d’entre eux sur le thème de la nuit, et a fait ensuite la même chose avec quelques frères de Cîteaux. Les détenus y ont été très sensibles. Ils vivent contraints entre des murs, alors que pour nous, c’est un enfermement consenti. Mais le principe de la clôture nous est commun.

Les écrits de Bernard de Clairvaux ont eu un très grand retentissement dans l’Occident chrétien du Moyen Âge. Que nous apporte son message ?
O. Q.
C’était un homme de flamme, pas un tiède. Je sens le pape François habité par la même flamme. C’est celle de l’Évangile dans son élan toujours rempli de jeunesse, et dans son exigence. L’homme est fait pour de grandes choses. Ce qui nous réveille nous donne de l’enthousiasme.
La dévotion à l’humanité fait que ce Christ en gloire auquel nous aspirons est aussi celui qui s’est fait tout petit dans la crèche. Bernard a parlé à son propos du « Verbe abrégé ». Les conséquences sont énormes : Dieu s’est fait homme, et c’est lui qui vient nous révéler l’homme, dans son humanité la plus merveilleuse.

Le travail manuel a-t-il toujours autant d’importance à Cîteaux ?
O. Q.
Jésus a travaillé des années dans l’atelier de Joseph. À 20 ans, Bernard est entré à Cîteaux plutôt qu’à l’abbaye de Cluny, pourtant le monastère le plus prestigieux de l’époque, auquel il aurait pu paraître destiné, mais où les moines se mêlaient peu de travail manuel.
Lui et ses amis, tous aristocrates bourguignons, ont choisi un ordre où s’appliquait plus strictement la règle de saint Benoît : liturgie, étude, et – ce qui n’était pas dans leurs habitudes – travail manuel. Ce travail exercé dans la droiture et le bonheur, c’était capital, et cela l’est toujours.
Notre communauté vit de sa fromagerie. Nous sommes très fortement branchés sur l’écologie et le bio. Ne pas forcer la nature nous réinterroge sur la manière dont nous prenons en compte notre humanité, et s’enracine dans l’esprit cistercien tel qu’il existe depuis le XIIe siècle.

Comment se porte votre communauté ?
O. Q.
Nous sommes 25 frères à Cîteaux – ce n’est pas beaucoup –, avec une moyenne d’âge qui doit être de 65 ans. Nous avons un novice et un profès (un frère qui a fait ses vœux, mais pas définitifs).
Il y a cinq ans, nous avons fondé une communauté en Norvège, avec quatre frères. Il y a aussi maintenant dans une ancienne grange de l’abbaye de Clairvaux – et c’est un autre lien avec ce lieu –, une petite communauté de trois laïcs cisterciens, vivant sur place. Elle est née en 1990 et a bien trouvé ses marques.
Cette année, elle organise chaque jour, avec une vingtaine d’autres laïcs, la lecture d’un texte de saint Bernard, suivie d’un temps de prière.

Comment envisagez-vous l’avenir ?
O. Q.
Je pense que l’appel à la vie cistercienne existe toujours, mais parmi les multiples propositions qui s’offrent aujourd’hui aux « chercheurs de Dieu ». Alors qu’au XIIe siècle, il n’y avait qu’un moyen d’être religieux : devenir moine.
Toute la famille cistercienne vit cela, avec plus ou moins d’intensité selon les latitudes : nos 170 communautés sont plus prometteuses dans l’hémisphère Sud et en Asie, même si elles grandissent dans des contextes parfois difficiles.
Nous sommes perpétuellement en exode, en train de quitter un monde d’esclavage pour aller vers la terre de la liberté. Ce n’est pas confortable et cela ne le sera jamais. Nous sommes des marcheurs, des marginaux. Mais c’est le statut du chrétien : quelqu’un qui proteste et conteste, dans un monde qui se renferme sur lui-même.

Source : http://www.pelerin.com