Eglise en périphérie 4/6 : Des religieuses pour faire tomber les murs des exclusions

Tour à tour école-atelier pour des jeunes filles de condition très populaire, école primaire puis maison de famille pour des jeunes filles de province qui venaient travailler au « Bon Marché », maison d’accueil pour des sessions, la maison mère des Sœurs de l’Enfant Jésus Nicolas Barré, dans le 6ème arrondissement de Paris, est devenu un exemple de mixité inter-générationnelle et inter-culturelle.


Un mercredi ordinaire, en milieu d’après-midi, au 83 rue de Sèvres. Pendant que des résidents de l’EHPAD Amitié et Partage sont rassemblés pour la collation et que d’autres, en fauteuil roulant, profitent de l’espace arboré grâce à leurs familles ou à des bénévoles, des adolescents du foyer Clair Matin enfourchent leur vélo pour aller se dépenser dans les rues attenantes. Quant aux jeunes enfants des mères en difficulté logées sur place dans le CHRS Sèvres, ils jouent avec d’autres petits de familles ou de travailleurs du quartier dans le parc attenant à la crèche.
Dans l’unique bâtiment qui leur reste pour la maison provinciale, les sœurs ont affiché cette citation de leur fondateur : « La beauté du monde est faite d’une multitude de différences… un peu d’amour rendra tout plus facile ». La phrase résume judicieusement le lieu. Difficile, en effet, de trouver à Paris une telle cohabitation d’âges, de milieux sociaux, de nationalités et de religions. Et encore moins dans un lieu jadis surnommé « le cloaque » devenu quartier « select » de la capitale.

Le choix de se déposséder
On imagine facilement combien un tel emplacement aurait pu se transformer en appartements de standing, en galerie commerciale, voire en parking. Face à leur vieillissement (19 sœurs résident à l’EHPAD), les soeurs françaises auraient légitimement pu céder une partie de leur propriété afin de financer des œuvres hors Europe ou bien devenir noviciat international. Or elles ont pris une autre option en réhabilitant l’ancienne maison de famille, devenue peu à peu maison de retraite, en EHPAD, mais aussi en aménageant les autres bâtiments en foyers. L’un pour des mères en détresse, l’autre pour des mineurs étrangers isolés. Sans compter l’ouverture de la crèche. « Bien sûr, on pourrait avoir des sœurs venues d’ailleurs pour nous renforcer mais lors de notre dernier chapitre, nous avons voulu que notre précarité soit une source de créativité. A la suite d’un discernement commun, nous avons décidé d’être fidèles à notre vocation première qui était l’éducation et le fait de privilégier les moins favorisés », explique sœur Brigitte Flourez, supérieure provinciale.

Le pari du vivre et travailler ensemble
« Les trois associations, Chemins d’Espérance, ARFOG-Lafayette et les Sœurs de l’Enfant Jésus, partagent les mêmes valeurs : importance de l’accueil, sens du partage, attention au respect des personnes et à leur dignité », souligne Fouad Chergui, le tout nouveau directeur de l’EHPAD. Valeurs auxquelles sœur Brigitte ajoute celle-ci : « mettre en valeur le génie de chacun, surtout du plus petit ».
Reste que partager l’espace est une chose, faire se rencontrer les personnes une autre. S’agissant des structures, la cuisine, la buanderie et le jardin ont été mutualisées entre l’EHPAD, une maison de retraite et le foyer des Jeunes. Dans l’architecture aussi, la volonté de ne pas cloisonner les activités est manifeste. Ainsi tout le monde rentre par le même portail côté rue de Sèvres. Une simple porte sépare la salle à manger des jeunes et celle des résidents de l’EHPAD. La cour destinée aux adolescents où ils peuvent jouer au baby-foot ou écouter de la musique est mitoyenne mais « ça met de la vie », commente sœur Marie-Agnès Favier, responsable de la communauté des sœurs résidant dans l’EHPAD.
La dimension inter-générationnelle est l’un des projets phare de la crèche, à travers des ateliers et des goûters partagés avec les résidents de l’EHPAD. « J’ai vu des personnes Alzheimer qui se trouvaient très heureuses avec les bébés », témoigne sœur Marie-Agnès.

L’esprit des origines
« La responsable qui m’a précédée a donné à sœur Marie-Agnès la mission d’assurer des liens qui soient harmonieux entre les différentes entités de cette maison », témoigne sœur Brigitte. Elle aimerait aller encore plus loin en permettant que « les événements joyeux de la Congrégation soient vécus avec tous ceux qui vivent et travaillent sur place ». Et aussi en « accentuant la visibilité d’historicité du lieu ». Car il ne suffit pas d’assurer un accompagnement spirituel ni de détenir des témoins (archives, portail d’origine, statues) du glorieux passé de la congrégation, l’esprit des origines doit continuer d’y souffler. L’an dernier, un événement avait été organisé pour présenter Nicolas Barré et ce que font aujourd’hui les Sœurs dans le monde. 342 ans après leur installation dans ce quartier de Paris, leur présence fait plus que jamais sens.
Chantal Joly

350 ans de présence aux humiliés et aux délaissés
La proposition de Nicolas Barré, religieux Minime, en 1666, à des jeunes femmes de former une communauté, sans vœux, sans clôture et de s’engager à l’évangélisation du peuple à la manière des apôtres, est à la source d’une famille spirituelle toujours vivante. Deux instituts religieux s’y rattachent, celui des Sœurs de l’Enfant-Jésus, fédéré avec celui des Sœurs de la Providence de Rouen, ainsi que des groupes de chrétiens en lien avec les sœurs au sein de réseaux ou de fraternités. Leurs missions concernent l’enseignement et le soutien à la scolarité, le monde du handicap, le grand âge, les migrants et de multiples associations et lieux de promotion des femmes dans des quartiers populaires. Les sœurs sont présentes dans 20 pays et 4 continents.

Site de la famille spirituelle Nicolas Barré : www.nicolas-barre.cef.fr