Fr. François Cassingena-Trévedy : « Nos liens donnent forme à notre existence » (08/14)


Vivant en communauté, les moines ne se sont pourtant pas choisis. Ils l’ont été, en vue d’un but qui les dépasse.

Comment, dans ce cadre singulier, conjuguer les liens, entre eux et avec l’extérieur  ?

Les réponses de Fr. François Cassingena-Trévedy, moine bénédictin à l’abbaye de Ligugé

 

 

La Croix  : Comment les moines vivent-ils ensemble  ?

Fr. François Cassingena-Trévedy  : Très concrètement, au jour le jour, comme dans un couple, à cette différence près que nous ne nous sommes pas choisis personnellement. Toutes les couches de notre personnalité remontent, sombres ou rayonnantes. Il existe naturellement entre nous des différences de tempérament, de culture, de goût, de rythme fondamental.

Paradoxalement, nous vivons dans une grande ignorance les uns des autres. Il nous est difficile de nous dire les uns aux autres là où nous en sommes. Comme dans un couple, le risque existe de ne vivre qu’une façade et de manquer une profondeur de dialogue supplémentaire.

 

 

Sur ce chemin, êtes-vous seul  ?

Fr. F. C-T  : Oui et non. Notre premier lieu à vivre ensemble est la liturgie, dont le sommet est la célébration de l’eucharistie. Sacramentellement, celle-ci est bien la source de l’unité. Pourtant, c’est aussi un lieu, parfois, de frictions, de susceptibilités, de nervosités. Je suis maître de chœur et je vois bien la difficulté à chanter ensemble et juste, à s’écouter les uns les autres, à entrer dans l’accomplissement d’une œuvre commun.

C’est très concret et très exigeant. L’un chante faux, l’autre trop fort, l’autre trop vite ou trop lentement. La liturgie peut être vécue comme un lieu de communion, mais aussi comme un isoloir. Chacun peut s’en tenir à la jouissance personnelle de son petit rapport avec Dieu.

 

 

C’est une tentation  ?

Fr. F. C-T  : Oui, celle de vivre des vies spirituelles parallèles. Alors que c’est à l’intérieur d’une dynamique commune qu’une expérience spirituelle peut être vécue. Notre risque est de juxtaposer des petites vies spirituelles personnelles, pieuses. Mais comment vivre une communion spirituelle avec « enthousiasme », ce qui signifie étymologiquement « Dieu en nous », ensemble.

 

 

Pouvez-vous échapper à la tentation de l’individualisme  ?

Fr. F. C-T  : Certes, il faut respecter la réserve de chacun, comme en couple. Il n’y a pas d’être humain sans une part inaccessible de mystère. « Là où je vais, dit le Christ avant la Passion, vous ne pouvez pas venir. » On peut dire cela de chacun.

Même si on se rapproche d’une communion, il ne faut espérer ni souhaiter une fusion. Mais on peut ne pas rester dans l’ignorance complète de l’autre et la découverte mutuelle est un bel horizon vers lequel cheminer.

 

 

L’obéissance monastique aide-t-elle  ?

Fr. F. C-T  : Oui, cela contribue à tenir le système, sans pour autant créer plus de communion. C’est la difficulté à construire un bien commun, qu’il soit spirituel, matériel, artistique ou intellectuel. Une vie sans liens assumés est une vie « incontinente » et informe  : ce sont nos liens qui donnent forme à notre existence.

 

 

Vivez-vous une crise de l’obéissance  ?

Fr. F. C-T  : Cela dépend ce qu’on entend par ce mot. L’aspect obscur serait  : « Tu fais ça, et c’est pas autrement. » On obéirait ainsi à une volonté purement humaine, mécanique, arbitraire. Alors que l’exercice de l’obéissance réelle (obaudire  : écouter) est fondé sur l’écoute de la Parole. Être un religieux, ce n’est pas vivre des observances, mais vivre en référence vivante à une Parole vivante. Telle est la « laisse » qui me tient. Là est la raison profonde de toute obéissance. 

Selon la règle, le père abbé représente le Christ, ce qui suppose de notre part un acte de foi, bien au-delà de l’obéissance mécanique. Il s’agit d’être attentif au fait que Dieu me parle par là, et aussi par les autres frères, que je n’ai pas choisis. 

Saint Benoît dit  : « Qu’ils s’obéissent les uns les autres » (Chapitre 72 de la Règle). On n’obéit pas simplement à un supérieur, mais à la Parole de Dieu par la médiation de son Église. Dieu n’est jamais en direct. Sa Parole s’adresse à moi dans une communauté concrète à travers des hommes concrets et les circonstances concrètes de la vie.

 

 

Quel est le lien qui vous unit  ?

Fr. F. C-T  : La « charité » à construire patiemment, la promesse partagée, la « profession » que nous avons embrassée. J’aime le texte liturgique que nous chantons le Jeudi saint, lors du lavement des pieds  : « L’amour du Christ nous a réunis en un. »

Chacun de nous a été appelé. Quels sont les motifs, les composantes, l’histoire, les fibres de cet appel  ? Cela reste un secret, inaccessible. Il est très rare qu’on puisse se dire complètement ce genre de choses. 

Ce qu’on voit plutôt, c’est l’horizon commun du Christ, à vivre ensemble, préfiguration prophétique de l’être-ensemble eschatologique de toute l’Église. Pourtant, notre béatitude éternelle n’est pas posthume. Ce qui m’intéresse, c’est maintenant. Je construis dès maintenant mon corps de ressuscité. La communauté construit ensemble, au fil de son histoire, un corps de résurrection.

 

 

Peut-on vous comparer à une cordée  ?

Fr. F. C-T  : Oui, nous avons le même horizon. Mais quel est le Dieu de chacun  ? Vaste question  ! Sommes-nous d’accord, profondément, sur le même Dieu  ? Quel est le Dieu de mon frère  ?

C’est parfois un mystère, même si l’autre est un frère… Peut-être que s’il me disait quel est son Dieu, je ne serais pas tout à fait d’accord. Mais c’est mon frère, et cela suffit. Le vrai Dieu, le bon Dieu est le Dieu des frères, même si le Dieu de chaque frère est inconnaissable.

 

 

La célébration commune quotidienne vous permet-elle de ne pas vous en tenir au Dieu psychologique  ?

Fr. F. C-T  : Exactement. Pour aller au-delà des frictions, des différences de tempérament. Ce moment-là, avec les psaumes récités ensemble, avec la liturgie, ne relève pas d’un passe-temps. C’est le creuset réel à partir duquel nous pouvons rencontrer des textes, des psaumes – la Parole vivante – qui façonnent la communauté.

Tout le reste a sa source là. Saint Benoît dit  : « Ne rien préférer à l’œuvre de Dieu. » C’est un terreau objectif. S’il n’y a plus cela, c’est un phalanstère sympathique. On peut bien vivre ensemble, chanter ensemble, faire des émaux et des gâteaux ensemble.. Mais la source est la Parole de Dieu. Notre Dieu parle.

 

 

Votre vie monastique peut-elle être étanche aux évolutions du monde  ?

Fr. F. C-T  : Elle ne peut pas l’être, et le sera de moins en moins. Cette porosité peut être à la fois une force et un risque. Pour moi, c’est une richesse, et pour chacun de nous en communauté selon diverses modalités. La vie passe. La vie spirituelle à 20 ans et à 50 ans ne présente pas la même physionomie, même si la source vive demeure. Le questionnement évolue.

On porte aussi le poids du monde, avec ses questions et ses doutes. Comment pourrait-on vivre dans une étanchéité complète à cela, en se contentant de répéter un langage théologique figé  ? Cela n’aurait aucun sens.

Au contraire, il faut accepter le voisinage et la présence du monde, même s’il nous donne le vertige. Il s’agit de rendre compte de l’espérance qui est en nous, comme nous demande saint Pierre.

 

 

Quel regard portez-vous sur les libertés contemporaines  ?

Fr. F. C-T  : Je m’inquiète surtout de la fracture croissante entre le réel et le virtuel. À force de déserter le réel, nous pouvons devenir inconsistants comme de la guimauve. Alors que c’est bien ce réel qui nous rend heureux. Il nous faut retravailler le lien réel, ce qui n’est pas la même chose que de multiplier les « contacts » virtuels.

Dans notre vie commune, nous avons la chance d’être dans le réel de relations quotidiennes et exigeantes. Le « virtuel » a néanmoins chez nous sa place, raisonnable  : les moines lisent leurs mails  ! Je crains qu’aujourd’hui l’invasion et l’intempérance du virtuel et de son usage individualiste ne conduisent au désespoir. Un « contact » ne sera jamais une communion.

 

 

Le lien n’entrave-t-il pas notre liberté  ?

Fr. F. C-T  : Au contraire, la faculté de se lier est inscrite au plus profond de l’homme. Nous sommes faits pour nous attacher. Aujourd’hui, nous ne sommes plus attachés à une terre, un clan, à une coutume, et nous sommes réduits à vivre comme des corps flottants, dans l’effervescence et l’errance des connexions sans fin. Le lien est malade, ne sachant plus où s’attacher, se poser, se reposer. La terre a disparu et les autres s’échappent.

Pourtant, le lien véritable n’étouffe pas. Nous sommes souvent habités par le rêve d’un lien qui va nous combler. Pourtant l’autre reste intact, avec son mystère. Cultivons plutôt avec maturité un lien qui ne soit pas une propriété, un amour qui ne soit pas un étouffement.

L’instinct du lien demeure chez nos contemporains, même s’il est malade, à la fois dans son processus et dans son objet, dans l’art de se lier et dans l’évanescence de ce à quoi on choisit de s’attacher

La Bible

 

 peut-elle être lue comme une école du lien  ?

Fr. F. C-T  : Certainement  ! Et une invitation à demeurer. Ce verbe-là, si fréquent dans le 4e évangile, ne nous est plus très familier aujourd’hui  : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » dit le Seigneur. Là est le paradoxe  : nous vivons l’extrême fragilité des choses, si ténues, et en même temps nous aspirons à quelque chose qui demeure.

« Fais que nous nous attachions, par-delà les biens qui passent, aux biens qui demeurent » nous rappelle la liturgie. Nous vivons dans le transitoire, et déjà, pourtant, dans du stable. Nous, modernes, nous devons trouver, dans cette immense mobilité, dans cette immense fluidité de tout, l’épicentre de la stabilité véritable  : l’intimité de Dieu partagée avec des frères. Mais ce Centre lui-même n’est pas immobile  ! Dieu nous attend à demeure dans la joie de sa Vie, de son Mouvement, de son Être.

 

 

Recueilli par Frédéric Mounier