Frères mendiants

Le regard de Dominique Quinio (La Croix)


Dans sa pudeur, jouant d’une palette de tons sourds, bruns, gris ou ocres, sans pathos, la photo vibre et vous émeut. Dans la grande ville, sur la large place aux murs majestueux, à la lumière voilée de l’automne, tandis que passent des piétons tranquilles, trois hommes se parlent. Un îlot de dialogue dans un océan de bruits, de solitude ou d’indifférence.

Des franciscains sont en mission dans les rues de Lyon durant une semaine. Avec un double objectif : aller à la rencontre des habitants de la ville et surtout des plus pauvres, et le faire à deux, venus de branches différentes de la famille franciscaine qui se sont divisées il y a cinq siècles. La couleur de leurs habits n’est pas la même, mais leur tenue, aussi ostensible que peu ostentatoire, est tellement proche de celle de l’homme auprès de qui ils se sont accroupis pour être à sa hauteur ! À hauteur de son gobelet qui attend une pièce généreuse, à hauteur du panneau sur lequel il a décrit sa situation. à hauteur de son visage. Drapé dans une couverture comme dans un manteau de bure, le visage dissimulé sous une capuche, barbu, lui aussi, le sans-domicile, jeune semble-t-il, est un frère. Un frère mendiant. Qui est qui ? En plein cœur de la photo, le sourire d’un frère franciscain et le geste de sa main (comme une bénédiction qui n’en est pas vraiment une) retiennent le regard. La chaleur s’invite.

Pourquoi le mot « mission » dans le titre de l’article se protège-t-il de guillemets ? Parce que le mot peut faire peur : il renverrait à un projet de conversion de l’autre, connoté d’un soupçon de prosélytisme, de pression sur le non-croyant ou le différemment croyant. L’idée de mission renvoie à l’évangélisation d’autres peuples, qui accompagna les démarches de colonisation. Mais le projet ici est différent. « La mission consiste avant tout à rencontrer et écouter l’autre », explique au journaliste, Bénévent Tosseri, le frère Éric Bidot, ministre provincial des capucins. Elle signifie que l’autre, le plus pauvre, est au centre du message évangélique. Il nous faut prendre soin des pauvres, a ainsi rappelé le pape François le 19 novembre dernier. « Le faire non seulement en partageant le pain mais aussi en rompant avec eux le pain de la Parole, dont ils sont les destinataires les plus naturels. » La Parole en majuscule, nécessairement précédée de la parole minuscule.

« Le plus pauvre, expliquait le père Joseph Wresinski (Refuser la misère, Le Cerf, 2007), nous le dit souvent : ce n’est pas d’avoir faim ou de ne pas savoir lire, ce n’est même pas d’être sans travail, qui est le pire malheur de l’homme. Le pire des malheurs, c’est de se savoir compté pour nul au point où même vos souffrances sont ignorées… Le plus grand malheur de la pauvreté extrême est d’être comme un mort vivant, tout au long de son existence. » La parole et le regard échangés sont des étincelles de vie. Ce qui ne dispense en rien de s’attaquer aux causes politiques, économiques, sociales, culturelles de la pauvreté et des inégalités.

Beaucoup de chrétiens, beaucoup de jeunes parmi eux, le comprennent ainsi, en sortant, parfois de manière radicale, de leurs habitudes et de leur confort. Ils témoignent, parfois sans paroles, de la mission sans guillemets.

Dominique Quinio

Source : https://www.la-croix.com

www.jubile800ans.franciscains.fr