Infirmière, comptable, ouvrière... Elles vivent au milieu du monde

Thérèse était infirmière à domicile, Marie-Jo, ouvrière en 2X8, femme de ménage ou encore employée de pressing, Christiane, comptable autodidacte. À 80 ans, les religieuses déroulent toutes trois un curriculum vitae carrossé par le terrain, engagé comme leur vie. « Nous sommes des sœurs apostoliques, comme on dit, qui vivent au milieu du monde ». Les trois sœurs franciscaines de Seillon, désormais à la retraite, ont choisi la vie consacrée, « au service de ». « On n‘est pas propriétaires de nos vies, on est au service du Seigneur et des hommes. C’était important pour François ». Ancienne Chartreuse de Seillon à Péronnas, l’immense bâtisse où elles vivent en communauté, abrite aujourd’hui 7 sœurs de Saint-François d’Assise.


En 1971, quand Christiane est arrivée de Paris, les sœurs étaient au moins 45. À Paris, la religieuse travaille déjà dans une maison d’enfants, aux travaux d’entretien, « le ménage, la lessive, etc. Et un peu la compta. » Fille de cultivateurs, elle apprend le métier sur le terrain. Il y a 44 ans, sa congrégation lui demande de s’installer à Seillon, elle prend le poste d’économe-comptable diocésain à la maison d’enfants, « il y avait encore des sœurs éducatrices à cette époque ». Quand elle prend sa retraite fin 1999, elle est la dernière religieuse salariée de l’institut. « Juste avant l’euro ! j’étais bien contente de m’en aller » souffle-t-elle.

Le monde ouvrier
Institutrice en école primaire dans les années 60-70, Marie-Jo part vivre en banlieue de Nantes. « Après le concile de 1972, Vatican II, notre congrégation ouvre de petites fraternités en banlieue pour les soeurs qui acceptaient de vivre au milieu des gens. » Employée pendant un an dans un pressing, elle signe ensuite un CDI dans une entreprise de cartons d’emballage de plus de 350 salariés. Travail à la chaîne en 2X8. « Pour être au plus près des gens ». Marie-Jo vit en communauté avec d’autres sœurs franciscaines. L’Église de la Marne appelle alors à vivre dans les quartiers populaires. Dans les années quatre-vingt, la religieuse vit au 9e étage d’une grande barre d’immeuble à Châlons-en-Champagne, avec deux sœurs. Ensemble, elles mettent en place l’ACE (Action catholique des enfants) et la JOC (Jeunesse ouvrière catholique), « les HLM nous avaient donné un appartement en rez-de-chaussée pour accueillir les gens », se souvient-elle. Chômage, vendanges, précarité. Avant de partir rejoindre des sœurs en Côte d’Ivoire en 1995 à la demande de sa congrégation, Marie-Jo travaillera comme femme de ménage en collèges et lycées. Dans le diocèse de Daloa, à 450 kilomètres d’Abidjan, elle œuvre à l’alphabétisation des femmes, y développe la JOC. Et puis la guerre éclate. Le 4 octobre 2002, l’ambassade de France demande aux sœurs franciscaines de quitter les lieux, « le soir même de notre départ, les chars arrivaient. »

La congrégation décide de rentrer en France, la religieuse s’installe à Fontenay-sous-Bois en 2008. « On pensait repartir en Côte-d’Ivoire », glisse Thérèse. Elle aussi est passée par l’Afrique de l’Ouest, c’est là-bas qu’elle fait la connaissance de Marie-Jo. Et elle aussi a vécu dans la banlieue de Nantes et à Laval en Mayenne, avec trois soeurs, « dans un baraquement, c’était après la guerre », raconte l’infirmière à la retraite, et puis en HLM. Avec ses sœurs et des infirmières laïques, elle met en place un centre de soins, les gens ont accès au tiers-payant « la sécurité sociale n’existe pas ». Elle occupe le terrain en collaboration avec les assistants sociaux, les syndicats des familles, des associations de malades alcooliques et du sida, « souvent rejetés par leur famille. Une année, l’association a vu mourir plus de 20 jeunes », se souvient-elle. Comme Marie-Jo, elle ira vivre quelques années en Côte d’Ivoire, la guerre l’oblige à rentrer en France. En 2005, elle arrive à Seillon, à l’infirmerie auprès de ses sœurs franciscaines.
Elles sont alors une vingtaine. Plusieurs ont rejoint la maison de retraite Seillon repos, accompagnées et entourées par leur communauté.

Pauvreté, fraternité, joie
Aujourd’hui à la retraite, Christiane, Marie-Jo, Thérèse et les autres continuent à vivre au milieu du monde, dans leur grande maison, « cette vie « au service de » nous aide à voir l’essentiel, la beauté de la vie, confie Thérèse, on reçoit beaucoup les uns des autres. » « La vie en fraternité est souvent un vrai support. Pour nous, tout cela est une vie donnée au Seigneur et aux autres, dans la pauvreté, la fraternité et la joie, à la manière de François et Claire », témoigne Christiane.
Marie-Jo est engagée au Secours catholique, Thérèse au CCFD (comité catholique contre la faim et pour le développement), Christiane auprès de l’ACAT (Action Chrétienne pour l’Abolition de la Torture*).
Depuis plusieurs années, c’est auprès de la communauté des Soeurs de Saint François d’Assise que plusieurs familles de migrants ont pu trouver refuge. « Pour nous, c’est important de participer et d’agir avec d’autres dans l’accueil des ces familles. C’est ensemble que l’on s’encourage et que l’on se stimule pour élargir nos horizons, révèle Marie-Jo, je me souviens que pendant la guerre, avec mes parents, on accueillait un polonais, les Allemands rôdaient… »
« Tout homme est tellement une personne importante », sourit Thérèse. « Tout homme est un frère », confirme dans un écho Marie-Jo.

Marion Villeminot

Source : http://www.voixdelain.fr