La vocation méconnue des religieux non prêtres (La Croix 28/01/17)

Croire. À l’occasion de la Journée de la vie consacrée, le 2 février, des frères non prêtres témoignent de leur vocation, parfois mal considérée dans l’Église.


« Je suis une bonne sœur au masculin. » La définition que donne de lui-même F. Didier Remiot, religieux engagé dans la congrégation des augustins de l’Assomption, a le mérite d’être directe. Mais elle dénote le besoin de faire comprendre une vocation qui reste souvent « au second plan » dans l’Église, comme le reconnaît elle-même la Congrégation pour les instituts de vie consacrée et les instituts de vie apostolique, dans un texte consacré aux religieux non prêtres (1). « Plusieurs de mes amis m’ont déjà demandé de les marier, de baptiser leurs enfants, raconte de son côté F. Vincent de Léglise, jeune frère des écoles chrétiennes, directeur d’un collège sous tutelle lasallienne à Paris, dans le 13e arrondissement. Dans ce cas, je leur explique que je ne peux pas, car je ne suis pas ordonné. Cela surprend toujours ! »

De fait, le choix de ces hommes, laïcs, car non ordonnés, mais consacrés dans une congrégation religieuse, est méconnu. Il est parfois associé à ce que furent les frères convers des communautés monastiques, « considérés comme des sous-religieux », à l’inverse des frères de chœurs souvent appelés à devenir prêtres, selon Sophie Hasquenoph, historienne spécialiste de la vie religieuse. « Dans les textes, ils étaient appelés les illettrés, poursuit-elle. Occupés aux travaux manuels, ils n’avaient pas voix au chapitre, et n’étaient pas présents à tous les offices. »

Économe général de sa congrégation, titulaire d’un baccalauréat canonique après avoir été ingénieur en aéronautique, diplômé du Massachusetts Institute of Technology, F. Didier Remiot ne correspond pas vraiment à la représentation de religieux cantonnés aux tâches subalternes. « Je ne me suis jamais senti appelé à être prêtre, explique-t-il. Le prêtre est un pasteur qui précède les fidèles. Ma place est d’être frère, avec, et non pas devant. » C’est pourtant dans une congrégation cléricale qu’il a trouvé la réponse à sa quête de vie communautaire pour rechercher Dieu. « De manière générale, il est bien accepté chez les assomptionnistes qu’il y ait des religieux non prêtres, souligne encore Frère Didier. Mais c’est un statut qui bloque un certain nombre de choses : j’ai déjà été supérieur de communauté, avec un indult de Rome, mais ne peux pas être supérieur général. »

« J’ai pris le temps de discerner, et finalement je suis resté frère »

Chez les Frères mineurs capucins, ordre pourtant fondé par saint François d’Assise en personne, qui n’a jamais été prêtre, un frère non prêtre ne peut pas non plus être élu au généralat, ni à des responsabilités provinciales. « Cela ne serait pas accepté par Rome, malgré les demandes des frères », explique F. Pascal Aude. Pendant longtemps, la vocation religieuse non sacerdotale de ce frère mineur capucin, qui a prononcé ses premiers vœux en 1992, a « été une évidence ». Mais à un moment s’est posée sérieusement la question de l’ordination. « Cela faisait partie de mon premier appel, mais j’avais laissé tomber, se souvient-il. Puis en rencontrant des figures marquantes de prêtres, j’ai creusé la question. J’ai pris le temps de discerner, et finalement je suis resté frère : l’ordination n’était pas pour moi. La vocation de frère mineur se suffit à elle-même. »

Frère Vincent de Léglise abonde en ce sens : « Cette vocation de frère non prêtre me permet de me consacrer pleinement à ma mission d’éducation. J’ai eu la chance de connaître des frères chercheurs de Dieu et passionnés d’éducation. La question de la prêtrise ne s’est pas posée au moment de mon discernement comme jeune adulte. »

Le F. Pierre-Yves Bretonnière, de la congrégation des Petits frères de Jésus, inspirée par la figure de Charles de Foucauld, décrit, lui aussi, ce choix comme une évidence. « Lorsque j’ai découvert la spiritualité du « frère universel », j’ai su que là était ma place, pour vivre la vie de Nazareth », raconte le religieux, entré il y a trente-deux ans dans cette congrégation qui a obtenu, dès les années 1960, le droit qu’un frère non prêtre puisse être élu supérieur général, ce qui en fait une exception.

« Être simple frère ouvre certaines portes et en ferme d’autres »

Au Liban, où il habite depuis deux ans, cette vocation de simple religieux n’est guère comprise, tant la figure du prêtre y est entourée d’un certain prestige. « Nous effectuons des travaux ”du bas de l’échelle”, et n’avons pas d’institut, contrairement par exemple aux lasalliens, poursuit Frère Pierre-Yves.

Mais cela nous donne de réelles libertés et simplicité dans les rapports avec les autres. » Un constat partagé par Frère Pascal, le capucin : « Être simple frère ouvre certaines portes et en ferme d’autres. Quand on n’est pas prêtre, tout un pan de contact avec le peuple n’est pas le même. » Cette dimension fraternelle se tisse, pour les Petits frères de Jésus, grâce à un enracinement local. Ainsi, Frère Pierre-Yves a passé vingt et un ans en Égypte, avant d’être envoyé en Syrie puis au Liban. « Je demande à mes élèves de m’appeler “frère”, raconte de son côté Frère Vincent de Léglise. La relation fraternelle est celle que j’essaie d’avoir avec toutes les personnes que je côtoie. »

Pourtant, au sein même de l’Église, certains religieux n’hésitent pas à parler d’une certaine « souffrance de ne pas se sentir considérés ». « Une partie du clergé, et notamment un certain nombre d’évêques, ignore notre vocation de religieux non prêtres », estime Frère Vincent de Léglise. « Pour la hiérarchie ecclésiale, la vocation de frère non prêtre n’est pas toujours considérée comme pleine et entière », souligne encore un religieux, citant des revues consacrées à la question des vocations quasiment exclusivement centrées sur la figure du prêtre.

Un constat qui rend pressante l’invitation de la Congrégation pour les instituts de vie consacrée : « Les pasteurs et les membres de la hiérarchie de l’Église sont invités à favoriser la connaissance et la valorisation du religieux frère dans les Églises locales (…) en faisant la promotion de cette vocation, spécialement dans la pastorale des jeunes, et en facilitant la participation active des religieux frères et des religieuses dans les instances de consultation, de décision et d’action de l’Église locale. »


Une longue histoire

Sous l’Ancien Régime, les religieux convers étaient nombreux, « notamment parce que la société étant une société d’ordre, la naissance primait jusque dans les congrégations religieuses, explique l’historienne Sophie Hasquenoph. Une différence était marquée dans l’Église régulière entre les religieux de chœur, lettrés (souvent nobles) et les religieux convers, illettrés. » En outre, nombre de communautés religieuses possèdent de grands domaines nécessitant une nombreuse main-d’œuvre, dont les religieux convers font partie.

En 1789, la Révolution française marque la fin de cette société d’ordre. « La ségrégation sociale est moins marquée », souligne Sophie Hasquenoph. Elle note également l’influence de la réforme du concile de Trente qui « valorise le sacerdoce et la mission, au détriment des religieux convers ». L’historienne souligne aussi « la nouvelle dynamique missionnaire, avec la croissance urbaine et celle du monde ouvrier », qui requiert des prêtres plutôt que des religieux convers. Cependant, dans certains ordres, la tentation de « faire des frères, venant de milieux plus modestes et non autorisés à faire des études, des domestiques des pères » perdure au XIXe siècle, et ce jusqu’au concile Vatican II, raconte un jésuite.

Après le concile Vatican II, la notion de religieux convers disparaît. Mais dans le même temps, certains choisissent une vie religieuse sans ordination sacerdotale. « Ils le font alors vraiment par choix spirituel et non plus par obligation sociale comme c’était le cas sous l’Ancien Régime », explique Sophie Hasquenoph.

Clémence Houdaille

(1) Identité et mission du religieux frère dans l’Église, 4 octobre 2015.

Source : http://www.la-croix.com