« Les jésuites questionnent la société »


Entretien avec P. Jean-Yves Grenet, 57 ans, à la tête de la province de France de la Compagnie de Jésus depuis 2009. A l’occasion du 2ème centenaire du rétablissement de la Compagnie en France (1), il dresse son état des lieux.

Comment se porte la Province de France  ?
P. Jean-Yves Grenet  : Bien  ! Elle compte 400 jésuites. La moitié a plus de 73 ans, et nous avons une quinzaine de décès annuels pour quatre à cinq entrées par an (huit en 2013, cinq en 2014). Je ne me lamente pas de cette baisse durable d’effectifs. Il est vrai que nous sommes exigeants, à la recherche d’hommes habités d’un dynamisme intérieur au service du monde et de l’Église.

Certains disent les jésuites élitistes…
P. J.-Y. G.  : Personne n’est protégé de ce travers  ! Mais nous essayons simplement que chacun, étudiant, apprenti, PDG, homme politique, médecin, puisse aller au bout de lui-même. Le but n’est pas l’excellence, mais « chercher le mieux » pour chacun  : le « Magis » (« davantage ») voulu par saint Ignace.

Nous sommes attentifs au sort des jeunes décrocheurs, qui doivent et peuvent, du point où ils en sont, aller le plus loin possible. « Magis » est une incitation permanente à avancer en se construisant au service des autres. Nous voulons aider à former des « hommes pour et avec les autres », en conversation avec nos contemporains.

En quoi la Compagnie peut-elle faire du bien à la société française  ?
P. J.-Y. G.  : Face aux risques de morosité dans la société, nous devons relever les signes et les lieux de ce qui révèle Dieu à l’œuvre. Avec positivité, en étant attentifs aux expressions de générosité, d’écoute et de partage.

Les jésuites ne doivent pas céder à la dépression ambiante, se situer du côté des forces de mort. Nous devons être attentifs au nouveau monde qui émerge, même dans la douleur, même si c’est compliqué. Nous sommes des acteurs de ce monde, non pas en lutte contre lui, mais en dialogue avec lui. Non pas du côté des purs, mais attirés par Celui qui espère nous rassembler, attentifs à ne pas céder aux forces de mort.

Si nous aidons des hommes et des femmes à être libres, conscients de leurs forces et faiblesses, en relation féconde avec ceux qui les entourent, cela ne peut que faire du bien à la société. Nous préférons le dialogue des cultures au choc des civilisations  !

Comment la Province de France vit-elle la dimension internationale de la Compagnie  ?
P. J.-Y. G.  : Selon Jérôme Nadal, lors de notre fondation, « le monde est notre maison ». La Compagnie est un ordre universel, et notre province est un élément d’un tout. Les 17 000 jésuites dans le monde essayent toujours de penser mondialement, tout en agissant localement. Être
jésuite en Inde ne se vit pas de la même façon qu’en France.

À Paris, au Centre Sèvres, 60 jésuites venus de 30 provinces du monde entier sont en formation. Et des jésuites français sont présents en Chine, en Turquie, en Algérie. Depuis quelques années, le « troisième an » des jésuites français, dernier stade de leur formation, se déroule en Irlande, au Chili, au Sri Lanka, Chine, Turquie, Algérie, etc.

Un pape jésuite facilite-t-il la vie des jésuites  ?
P. J.-Y. G.  : Il m’empêcherait presque de dormir par sa joie et son dynamisme communicatifs  ! Car ce qu’il nous invite à vivre, à travers le choix fondamental du plus pauvre, la confrontation permanente à l’Évangile et à l’intelligence du monde, nous empêche de rester à ronronner.

Certains regrettent un retrait des jésuites de leurs œuvres éducatives.
P. J.-Y. G.  : Cette vision ne correspond pas à la réalité. Nous avons actuellement 20 000 élèves dans 14 établissements, très variés, depuis des établissements dits prestigieux à des écoles d’apprentissages professionnels. Ce qui leur donne l’identité jésuite n’est pas seulement la présence physique de jésuites (toujours à l’œuvre dans plusieurs d’entre eux).

Depuis quarante ans, nous avons associé à nos « manières de faire jésuites » de très nombreux laïcs que nous formons et avec qui nous nous formons pour mettre en œuvre nos pratiques.

Comment situer les Exercices spirituels de saint Ignace face aux techniques de développement personnel  ?
P. J.-Y. G.  : Par une différence essentielle  : les Exercices se vivent dans la confrontation à la Parole de Dieu et à la personne du Christ. C’est dans la contemplation de sa vie, qui ne correspond pas vraiment à un modèle de succès contemporain, que je peux me disposer à Le suivre. Comment recevoir de Lui de pouvoir réussir ma vie avec Lui  ?

D’où la nécessité de relire notre vie, de prier, de discerner en nous à cette lumière les sources de joie ou de trouble, pour reconnaître, dans la vie quotidienne, affective, professionnelle ou spirituelle, la Parole qui m’est adressée.

Comment me disposer, au-delà de mes appétits de maîtrise ou de domination, à être disponible à ce qui provoque ces mouvements de « vie durable », de bonheur durable  ?

Recueilli par FRÉDÉRIC MOUNIER

Notes :
(1) Supprimée en 1773, la Compagnie de Jésus a été rétablie par Pie VII en 1814. A l’occasion de cet anniversaire un colloque fera le point sur les missions des jésuites aujourd’hui et, plus largement, sur l’identité de la Compagnie de Jésus, en France et dans le monde.

Source : Article du journal La Croix 10/10/14