Les moniales dominicaines en trois questions


Par les frères dominicains étudiants de la Province de France

L’ordre dominicain, ce ne sont pas seulement les frères, que vous connaissez bien comme lecteurs assidus de ce blog. En réalité, l’ordre dominicain est d’abord un ordre féminin : chronologiquement, saint Dominique fonda d’abord une communauté de moniales, de sœurs contemplatives (le monastère de Prouilhe).

Sœur Danièle de l’Annonciation, sœur Anne-Samuel et Aleksandra sont respectivement novices[1] et postulante[2] chez les moniales dominicaines.

Après avoir exercé comme pharmacien en officine, sœur Danièle de l’Annonciation est entrée au monastère de Taulignan.

Sœur Anne-Samuel a, elle, travaillé à l’Arche de Jean Vanier comme éducatrice spécialisée avant de rejoindre le monastère de Chalais.

Aleksandra vient de Pologne où elle était professeur de littérature, elle est maintenant postulante au monastère de Chalais.


L’appel du Christ passe par des médiations, comment arrive-t-on à la vie religieuse de moniale dominicaine ?

Sœur Anne-Samuel  : Au début, j’ai vécu ma vie d’étudiante et de jeune professionnelle en étant engagée dans l’Eglise, dans des groupes de jeunes et avec des personnes handicapées. C’est de cette manière que j’ai approfondi ma foi. J’ai fait la rencontre du Christ à travers les autres. Au cours de mes études, je suis venue plusieurs fois à Chalais, et là j’ai eu un coup de foudre, d’abord pour le lieu, et puis, au fur et à mesure de mes séjours, pour la communauté. C’était une attirance forte pour ce lieu et cette communauté. J’ai continué ma vie tout en priant, avec un accompagnement spirituel. C’est vraiment important pour relire ce qu’on vit à la lumière de l’Evangile. Ensuite, j’ai été à l’Arche tout en gardant cette question de savoir si j’allais entrer au monastère de Chalais ou pas.

Alors pourquoi la vie dominicaine ? Pour la joie qui se dégage des rencontres. Je garde toujours en mémoire cette image à l’hôtellerie, où une sœur et un frère sont tombés dans les bras l’un de l’autre, avec une joie fraternelle très forte. Avoir ses frères et ses sœurs, qui sont complémentaires, c’est important pour moi. Cette joie que j’ai trouvée à l’Arche dans les relations, cette joie profonde, je la retrouve à Chalais.

Sœur Danièle de l’Annonciation  : Dans mon parcours personnel, à un moment donné, j’ai fait une rencontre personnelle avec le Seigneur. Je ne pouvais plus continuer ma vie comme avant. Le changement que j’ai pu vivre, était d’aller à la messe tous les jours. En fait, je suis passée d’une religion pratiquée à une relation vécue avec le Seigneur et nourrie par les sacrements. Pour vivre ma foi au quotidien, je me suis investie dans des camps école de prière, dans l’équipe liturgique de ma paroisse. Un jour, j’ai « entendu » l’appel à donner toute ma vie au Christ. Je ne savais pas comment et je ne connaissais pas encore les dominicains. Mais il y avait cet élan qui venait de l’intérieur : « Seigneur, ma vie est à toi ». Mon chemin s’est poursuivi avec l’accompagnement spirituel, important pour relire la présence de Dieu et son action dans ma vie. Puis, toujours pour cheminer dans la foi et partager avec d’autres, j’ai rejoint un groupe fraternel de laïcs dominicains qui se créait et cela a été pour moi l’occasion de « rencontrer » saint Dominique, d’être profondément touchée par sa compassion et son amour du prochain : aller rejoindre l’homme là où il est, pour l’amener à rencontrer le Seigneur. La compassion, c’est rejoindre l’autre là où il en est, dans ses peines et ses joies ; l’aimer pour ce qu’il est et lui faire découvrir qu’il a du prix aux yeux du Seigneur, quel qu’il soit et quelle que fut sa vie. Ainsi j’ai rencontré les frères et les moniales dominicaines : j’ai rencontré « ma » famille, celle que le Seigneur m’offre, celle dans laquelle il m’appelle.

Pourquoi le monastère ? En fait, en étant dans le monde j’aurais eu envie d’aller partout : En Syrie, en Irak… Mais on ne peut pas être partout en même temps, si ce n’est d’une manière : par la prière.

Pour moi, la vie contemplative (vie de prière) dans une communauté monastique, c’est être seule avec Dieu, mais ensemble : nous sommes toutes réunies pour être un seul cœur et une seule âme tendue vers Dieu.

Il faut un équilibre de solitude et de temps commun. C’est aussi se soutenir mutuellement, par exemple lorsque je vais à l’oraison (prière communautaire en silence) et que ça me pèse (oui, ça arrive), je pense alors à la sœur à côté, qui est peut-être entrain de « livrer » le même combat, mais qui est là dans la fidélité à ce rendez-vous avec le Seigneur.

Aleksandra : Je vivais à Poznan en Pologne. Je ne connaissais pas l’ordre dominicain. Après avoir été élevée dans la foi catholique, cela faisait 8 ans que je ne pratiquais plus. Un jour, par hasard, peut-être pas par hasard d’ailleurs, je suis rentrée dans l’église des dominicains. C’était le jour du chemin de croix. C’était la quatrième station, où Jésus rencontre Marie. Je suis tombée à genoux. C’était mon unique prière. Après j’ai parlé avec un frère dominicain. J’ai ensuite travaillé dans une maison d’édition pour les Bénédictins. J’ai corrigé des éditions de textes des Pères du Désert et j’ai trouvé une phrase qui disait : « Ce sont des gens qui ont quitté la vie, pour trouver la vie ». Alors je me suis dit : « Pourquoi pas moi ? ». J’ai connu la Bible avec les jésuites dans des retraites ignatiennes. Je suis tombée sur cette phrase que je médite encore aujourd’hui : « Qui me suit maintenant, il aura la vie ». Sur mon chemin, il s’agit toujours de la vie. Trouver la vie. Ce n’est pas moi qui ai cherché Jésus, mais c’est Jésus qui m’a trouvée.

Dans la vie de moniale dominicaine, nous avons plusieurs sources : la prière communautaire. La liturgie avec les sœurs est très importante, j’ai l’impression que nous sommes comme Jésus avec la Samaritaine autour du puits. Jésus est au milieu comme la source : « Je suis la vie », « J’ai l’eau de la vie « .

Il y a aussi la place de la vie commune et la vie en solitude. Ce face à face avec Jésus dont j’ai besoin pour vivre ensuite avec les sœurs. C’est Lui qui m’enseigne comment vivre avec les sœurs et qui m’en rend capable. Moi-même seule, j’en suis incapable. La dernière source, c’est l’ordre des prêcheurs : le lien avec les frères, annoncer et prêcher l’Evangile.

Comment décrirais-tu les liens entre frères et sœurs dans l’ordre ?

Sœur Anne-Samuel  : On est de la même famille. Il y a une grande complémentarité. Parfois je trouve dur au monastère de ne pas être au contact des autres. Par la prière d’intercession, nous sommes quand même reliées à tous ceux qui nous entourent, ceux qui peinent et ceux qui sont dans la joie. Ce sont les deux bras de la croix, avec la dimension verticale, tournée vers Dieu et la dimension horizontale tournée vers les autres. Ces deux dimensions, c’est ce que le Christ a vécu pleinement et vraiment. Entre frères et sœurs, je crois qu’il y a cette complémentarité. Nous pouvons apporter quelque chose aux frères qui viennent au monastère, se reposer ou en retraite. Ils nous apportent tout le vécu de leur apostolat, les différentes rencontres qu’ils ont faites et cela nourrit notre prière d’intercession. Les frères dispersés à travers le monde nous renvoient aussi la réalité de ce qui se passe dans chacun des pays. Pour moi, c’est important. Quand un frère passe, on est toujours heureuse d’avoir des nouvelles des uns et des autres.

Sœur Danièle de l’Annonciation  : Avant d’entrer an monastère, j’ai vécu des apostolats avec des frères et j’ai pu expérimenter la complémentarité frère-soeur en action. Et dans la vie monastique, il y a un autre type de complémentarité que je découvre et qui est plus silencieux et donc peut-être plus profond.

Les frères sont très sollicités dans le monde, et savoir qu’il y a des sœurs qui prient, je crois que ça compte pour eux, il faudrait leur demander pour vérifier !

Mais ceux avec qui j’ai pu échanger sur la question me l’ont dit, ils sont soutenus par la prière de leurs soeurs. Ils sont dans les lieux où, moi, je ne peux pas aller : l’enseignement, le travail social, etc. Et j’ai envie qu’ils se déploient de plus en plus pour annoncer la Bonne Nouvelle. Même si on ne voit pas un frère pendant un long temps, on découvre que ce lien frères-sœurs s’enracine en Dieu, et je dirai même, étrangement, nos liens deviennent plus profond dans l’absence visible. Une moniale dominicaine est aussi membre d’un ordre de prêcheurs. Le souci de la vie dominicaine, c’est le salut des âmes, les moniales participent à la prédication par la prière : liturgique et personnelle et leur vie communautaire.

Aleksandra : Je crois qu’une femme, quand elle lit l’Evangile, elle le lit avec un autre point de vue, et aussi avec d’autres fragilités. En préparant des homélies avec des frères, j’ai fait cette expérience. Les sœurs sont plongées dans l’Evangile, nous avons plus de temps pour cela. Et c’est vraiment beau quand un frère écoute les sœurs qui sont plongées dans l’Evangile. Je pense que Dominique a pensé le lien entre frères et sœurs autour de la Parole de Dieu. Les sœurs ont le temps de méditer la Bible qui est le livre de leur quotidien, les frères eux utilisent la Bible dans leur prédication, pour l’annonce. Le lien se fait autour de cette Parole, parce que nous nous prêchons les uns aux autres.

Un conseil que tu donnerais à une jeune fille qui souhaite discerner un appel à la vie religieuse ?
Viens et vois. Rien ne remplace l’expérience !
 


[1]Le noviciat désigne la première étape d’intégration dans la communauté. C’est un temps de discernement où la candidate a reçu son habit religieux mais peut quitter (de son fait ou de celui de la communauté) à tout moment la vie religieuse. Il dure 2 ans chez les moniales dominicaines.

[2] Le temps de postulat désigne le temps avant le noviciat qui dure entre 6 mois et 1 an, dans la communauté. L’habit religieux n’a pas été donné à celle qui n’est pas encore sœur, mais simplement en étape de discernement sérieux d’une vocation.