Mgr José Rodriguez Carballo, secrétaire de la Congrégation des Instituts de vie consacrée et les sociétés de vie apostolique


Je voudrais commencer en parlant brièvement des objectifs de l’année de la vie consacrée. Comme vous le savez bien ces objectifs ne sont pas originaux, nous les avons copiés. Mais le plus important quand on copie, c’est de copier quelqu’un qui sait plus que soi-même et, par honnêteté, de citer sa source : Jean Paul II.

Voici les trois objectifs que le pape a donnés pour le nouveau millénaire :
-  Regarder le passé avec gratitude,
-  Vivre le présent avec passion,
-  Embrasser le futur avec espérance.
Nous voulons dire que la vie consacrée marche avec l’Église. Que nous ne sommes pas une Église parallèle. Nous sommes « église » qui marche et qui construit, avec l’Église. Sans jamais renoncer à la prophétie. Communion et prophétie doivent se donner la main dans la vie consacrée. Pas de communion sans prophétie.

1) Regarder la passé avec gratitude
Nous voulons vaincre la méfiance de certains sur notre passé. La vie consacrée a écrit une grande histoire. Mais nous voulons, et je le dis avec force, nous voulons vaincre la tentation de certains de rejeter Vatican II comme cause de tous les maux dont souffre la vie consacrée aujourd’hui.
Avec cet objectif nous voulons rendre grâce sur deux points :
-  pour le don de la croix vocation et mission
-  et le don de notre propre charisme.
La vocation n’est pas un poids mais une grâce. Le don du charisme n’est pas un accident de l’Esprit Saint. Nous voulons rendre grâce pour le don du concile Vatican II. Le concile est pour les consacrés la boussole pour entrer dans notre siècle. Le concile est une œuvre du Saint Esprit, selon le pape François. Pardonnez-moi une parenthèse. Si nous croyons et nous le croyons que l’Esprit a soufflé pendant le concile de Trente, nous ne pouvons douter qu’il a soufflé à Vatican II. Et plus encore au Vatican II parce que les Pères conciliaires étaient plus nombreux ! Je vous invite à vaincre la tentation qui vient du malin de rejeter le concile. J’insiste beaucoup sur ce point parce que nous sommes préoccupés par le fondamentalisme qui revient. Vatican II est point de départ obligatoire pour nous. Pour deux motifs : parce qu’il nous offre dans Lumen Gentium une clarification de la place de la vie consacrée dans l’Eglise et dans Perfectate Caritatis, il a indiqué le chemin de renouvellement.

2) Vivre le présent avec passion.
Vivre le présent. D’abord combattre la route et la fatigue et le découragement de quelques religieux qui sont tombé dans l’acédie. Jean-Paul II a bien décrit comment le mécontentement chronique dessèche notre âme. Dans le monachisme primitif, on prêtait beaucoup d’attention à cette acédie. C’était un critère de discernement vocationnel. Il y a beaucoup d’acédie aujourd’hui. Nous avons parfois l’impression que les consacrés ont fait un 4ème vœu : le mécontentement. Cela n’est pas compatible avec la vie religieuse. Et surtout avec la jeunesse. Le meilleur service d’un jeune consacré serait alors de partir. Nous sommes là pour être heureux, pas amère et rendre celle des autre amère.
Avec passion. La passion nous parle d’être amoureux. De mettre le Seigneur comme notre premier et unique amour chaque jour. Comme le dit le pape François, de revenir à l’Évangile qui ne serait pas une idéologie. L’Évangile se prête facilement à l’idéologie. Comme Jésus peut devenir une idée. Jésus n’est pas idée et l’Évangile une idéologie. Jésus est quelqu’un et l’Évangile est une forme de vie. Nos fondateurs l’ont vécu ainsi et nous avons aussi à le vivre ainsi. Nous devons assumer ainsi notre vie en mettant Jésus au centre.

3) Embrasser le futur avec espérance
Cela suppose un regard de foi qui nous permet de découvrir dans les signes du temps, le passage de Dieu, d l’histoire de l’humanité dans le moment présent. La foi chrétienne comme le dit le pape François est une foi historique et non une foi « de laboratoire ». L’histoire de Dieu chemine avec les hommes d’aujourd’hui. Notre foi ne peut se réduire au passé. Elle s’incarne aujourd’hui dans le présent.
Mais attention à ne pas confondre espérance et optimisme. Si vous me demandez si je suis optimisme sur l’avenir de la vie religieuse, que pensez-vous que sera ma réponse ? Je ne répondrais pas que je suis optimisme. L’optimisme nait de nos propres forces. Selon l’Exode, il nait de nos chars et de nos chevaux. Et nos chars sont rouillés et ils roulent avec difficultés. Et nos chevaux sont parfois vieux et fatigués.
Je ne suis pas optimiste mais un homme d’espérance. Mon espérance vient de Celui pour qui rien n’est impossible. Avec Saint Paul, je peux tous en celui qui nous fait… l’optimisme n’est pas une valeur évangélique.
Je vous demande d’être des hommes et des femmes d’espérance. Il est important de se rappeler que jésus marche toujours avec nous. Qui nous dis je suis là pour vous défendre.

Quels sont les mots clés pour vivre avec passion cette année de la vie consacrée ?
Je vous propose 5 mots clés : Evangile, Prophétie, gratitude, espérance et passion.

1) Evangile.
La règle fondamentale de tout consacré. Qui fonde notre suite du Christ et notre mission. Verbum Domini : rien d’autre qu’être une exégèse vivante du Christ. Nous sommes là pour être évangile vivant du Christ. L’évangile doit être notre point de départ et d’arrivée. Et même avant nos fondateurs et fondatrices. Et mêmes nos propres règles. C’est ce qui nous unie et qui donne sens à notre mission. Nous servons mal nos fondateurs si nous ne revenons pas à l’évangile. Nos fondateurs ont déclinés déployés un mot, un accent de l’Évangile, rien de plus.

2) La prophétie.
Le pape a dit qu’il pourrait manquer dans la vie consacrée la prophétie. La radicalité ne définit pas notre vie. Parce que l’évangile a été écrit pour tout le monde, c’est la prophétie qui donne sens à notre vie. Ce n’est pas la radicalité qu’il faut enseigner d’abord mais la prophétie. Il faut que la vie religieuse soit visible. Vous devez être prophète… ou quitter la vie religieuse.
Je vous le demande de vivre de la communion et la prophétie. Et même si cela fait mal dans les églises particulières. La prophétie ne se domestique pas, parce qu’elle vient de l’Esprit saint.
Le prophète a quatre fonctions :
-  Il appelle. La vie consacrée est appelée à appeler au nom de Dieu. Une vie consacrée qui n’appelle pas est morte. Cela doit questionner la pastorale vocationnelle aujourd’hui.
-  Il interpelle. La vie consacrée doit interpeller, dénoncer tout ce qui est contraire au projet de Dieu.
-  Il annonce. La vie consacrée doit annoncer : l’espérance. Le monde d’aujourd’hui a besoin de jeunes qui annoncent l’espérance. Ne soyez pas des prophètes de malheur. Pour cela il n’y a pas besoin d’être intelligent. Pour être prophète d’espérance, il faut être homme et femme de foi.
-  Il intercède. L’intercession, 4ème fonction du prophète. La vie consacrée ne doit pas seulement prier. Elle doit faire plus que cela.
Elie est l’exemple du grand intercesseur. Il souffre avec Dieu parce que le peuple est loin. Il souffre avec son peuple parce qu’il ne répond pas au projet de Dieu. L’intercession nous fait souffrir avec Dieu et le peuple.
Soyez des prophètes.

3) La joie.
La joie ne nait pas de nos propres réussites. Elle n’est pas en plastique. Elle n’est pas une « hôtesse de l’air », comme le dit le pape. Elle n’est pas une joie de circonstance ou superficielle. On peut être joyeux toute la journée et être profondément triste.
La joie nait d’un cœur qui se sent aimé. Comme il se sait aimé, il se sent appelé.
Pour demeurer dans la joie, il faut se rappeler sans cesse notre propre vocation. Faire tous les jours mémoire de notre propre vocation.
Je vous propose un exercice : tous les jours avant de vous endormir, redites la formule de votre profession. Cela vous aidera à réviser votre vie mais aussi à faire mémoire, à actualiser votre « oui » donné le jour de votre profession.
Révisez votre vie à la lumière de votre profession. Cela vous donnera une profonde joie.
Souvenez-vous de ce que dit le pape : un chrétien triste est un triste chrétien. Nous ne pouvons pas être chrétien et consacré et, en même temps, suivre le Christ avec une tête d’enterrement. Nous ne suivons pas un Crucifié qui est en resté au vendredi saint. Nous suivons le Crucifié que le Père a ressuscité.
Pour cela, nous ne pouvons pas avec le visage triste et vivre constamment dans l’angoisse. Nous ne pouvons pas vivre avec des » têtes de Carême » sans perspective de Pâques. Un Carême sans perspective pascale est inhumain.
Je vous invite à être missionnaire de la joie. Et que personne ne vous vole votre joie !


Comment est la vie consacrée aujourd’hui ?

Dans la vie consacrée, on rencontre aujourd’hui trois types de personnes : les pessimistes, les optimistes et les réalistes.
Les pessimistes. Avec eux, tout va mal : c’est le chaos, la nuit obscure (elle passe dans un tunnel sans fin et sans savoir ce que nous allons trouver au bout) et le crépuscule (la vie consacrée a rempli sa mission et elle peut mourir. Que le dernier éteigne les lumières et ferme la lumière).
Lisez l’homélie du pape Benoît XVI du 2 février 2013, son testament pour la vie consacrée. Il nous invite à ne pas être des prophètes de malheur.
Les optimistes. Pour eux, tout va bien dans la vie consacrée. Ils utilisent aussi trois mots : les mêmes, mais avec d’autres sens.
Le chaos : ils se rappellent le chaos primitif de la Genèse avant la nouvelle création. Le chaos, que nous traversons, est le début d’une nouvelle création.
La nuit obscure : ils se rappellent que dans la nuit obscure (Cf. St Jean de la Croix) la vie consacrée vit une nuit obscure : c’est un temps d’épreuve temps dont elle sortira raffermie.
Le crépuscule : les choses doivent passer pour donner vie à une nouvelle création.
Je ne partage ce diagnostic. Dire que tout va bien c’est fermer un œil et l’autre
Les réalistes : ils vivent le temps de la crise et de l’hiver. Oui, ce sont deux mots négatifs. Mais ils nous invitent à une vision positive.
Crise. En grec crisis vient de griego et signifie que nous arrivons à un moment où il s’agit de décider. En soit la crise n’est ni positive ni négative. Tout dépend des décisions que nous prenons, ou que nous ne prendrons pas.
Il ne faut avoir peur de dire que la vie religieuse (et l’Église) est en crise… parce qu’il est temps de prendre des décisions.
Hiver : c’est apparemment la saison de la mort, sans fleurs ni feuilles. C’est la saison où la nature travaille le plus. Elle fait un travail en profondeur, à la racine. Ce sont les racines qui permettent que la vie se poursuive. Un arbre avec des racines saines donnera des fruits sains.
La vie consacrée est en hiver. Elle doit travailler l’essentiel. Elle doit travailler ses fondements. Je suis de ceux-là, les réalistes. Nous vivons en effet un moment de crise. Et cette crise est là pour nous inviter à prendre des décisions, à travailler à nos fondements.
Vous, les jeunes, vous êtes tournés vers l’avenir.

A la Congrégation pour les instituts de vie consacrée et les instituts de vie apostolique, nous pensons que la vie consacrée doit travailler sur huit points :
-  Une identité claire, une identité en chemin. La question n’est pas de se demander ce qu’on fait nos fondateurs mais bien plutôt de se demander ce qu’ils feraient aujourd’hui. Nous ne sommes pas là pour faire de l’archéologie. Il s’agit d’avoir une identité actuelle, fidèle à nos origines mais qui réponde aux exigences de l’ici et du maintenant. Une identité en relation… pour ne pas tomber dans une caractéristique des sectes : des groupes fermés.
-  Collaboration inter-congrégation et inter-charisme. N’ayez pas peur du contact avec les autres charismes… le charisme vient de Dieu. Il ne se défend pas, il se protège. La défense est toujours violente. Le soin est toujours le fruit d’un amour.
-  Spiritualité solide basée sur les sacrements, la parole, la liturgie et le magistère de l’Église. Une spiritualité et une dévotion adulte à la Vierge Marie. Une spiritualité dynamique missionnaire apostolique qui soit unifiée, qui nous rendent fils du ciel et fils de la terre en même temps. Une spiritualité de présent, de relation qui nous fait de nous des disciples et des missionnaires.
La vie consacrée du futur a besoin qu’on ait soif de Dieu. Que se vive aussi une relation vraie et profonde dans la vie avec Jésus.
Le futur de la vie consacrée doit avoir soif de la vie fraternelle qui soit humaine et humanisante en communauté. La vie fraternelle doit se développer en coresponsabilité. Celui qui n’est pas libre n’est pas responsable. Liberté et responsabilité en même temps. Une vie fraternelle en communauté dont la règle est la communauté. Jean-Paul II disait que la vie religieuse doit être « experte en communion ». Cela ne signifie pas uniformité.
Des communautés qui sachent dire de ce qu’elles font, ce qu’elles pensent, ce qu’elles ressentent. Vous avez besoin d‘espace pour dire ce que vous vives et ressentez. Si vous ne trouvez pas en communauté ces espaces de communications, alors vous le chercherez ailleurs… et cela n’est pas bon.
Une communauté où se vit la miséricorde fraternelle.
Une communauté qui va aux marges. La vie consacrée est comme la Samaritaine qui vit avec passion la compassion et se laisse entraîner aux « périphéries de la pensée ».
La vie consacrée a créé de la culture. Aujourd’hui, j’ai peur d’une insuffisance de formation intellectuelle. Nous « ingurgitons » ce que nous les médias nous donnent à manger. Par exemple, je pense qu’Internet est un instrument fantastique et indispensable. Mais il est aussi dangereux. Les moyens de communication doivent nous aider à nous former et pas à nous déformer.
La formation permanente et continue dure toute la vie. Dans Vita Consecrata 65, il est dit qu’il faut que les jeunes acceptent que la formation n’en finisse jamais. La formation ne s’achève pas avec l’ordination ou la profession perpétuelle. Elle dure toute la vie. Elle doit être avoir une dimension intégrale et comprendre toutes les dimensions de la personne, humaine chrétienne et charismatique. - Formation humaine : prêter attention à l’affectivité… la majorité des problèmes de la vie communautaire viennent de notre incapacité à être en relation. Attention aussi à la sexualité. Vous avez fait vœux de chasteté : cela demande une sexualité saine. Je vous parle très librement. Nous sommes très préoccupés… de l’homosexualité et de lesbianisme. C’est encore trop fréquent dans la vie consacrée. Elle ne doit pas être perçue comme un refuge mais comme une consécration de la tête, du cœur et du corps.
- Formation chrétienne : je dois être bon chrétien avant d’être bon franciscain. Attention à ne pas devenir des athées pratiquants.
La formation demande de bons formateurs. Cela demande de s’y préparer 24h sur 24.
Aujourd’hui, la formation est devenue personnalisée. Elle part de la réalité de la personne, mais ne doit pas tomber dans un style de formation subjectiviste. Attention à la formation « à la carte » qui risquerait de tomber dans l’autre écueil de la formation trop objectiviste.