« Réveillez le monde ! »


9h25 du matin. Aula nova du Synode au Vatican

Quand le pape François parle « librement » et dialogue, son discours a un rythme par « vagues » progressives qu’il faut suivre soigneusement, parce qu’il se nourrit d’un lien vivant à ses interlocuteurs. Celui qui prend des notes doit faire attention non seulement aux contenus, mais aussi aux dynamiques relationnelles qui se créent. C’est ce qui s’est passé dans l’entretien que le Saint Père a accordé à l’Union des Supérieurs généraux (USG) des Instituts religieux masculins à la fin de leur 82e Assemblée générale . Assis au milieu d’eux, j’ai pris des notes sur ce dialogue. Je chercherai ici à exprimer, autant que possible, la richesse des contenus, tout en maintenant le ton de l’entretien, vif et spontané, qui a duré trois heures, entrecoupé d’une pause d’une demi-heure, pendant laquelle le pape s’est arrêté pour saluer personnellement les Supérieurs généraux, prenant aussi un maté dans un climat de détente.
En réalité, les Supérieurs n’avaient sollicité qu’une brève rencontre pour échanger des salutations, mais le Pontife a voulu consacrer toute la matinée à cette entretien. Il a pourtant décidé de ne faire aucun discours, mais plutôt d’écouter lui-même les contributions déjà préparées : il a voulu un entretien franc et libre, fait de questions et de réponses.
Il est 9h25, et l’arrivée des photographes annonce son entrée imminente dans l’Aula nova du Synode au Vatican, où l’attendent environ 120 Supérieurs.

Les religieux : pécheurs et prophètes
Accueilli par des applaudissements, le Saint Père s’assied ponctuellement à 9h30, regarde sa montre et se félicite pour sa « ponctualité suisse ». Tous éclatent de rire : le pape a ainsi voulu saluer le frère Mauro Jöhri, Ministre général des Frères mineurs capucins, de nationalité suisse, qui vient à peine d’être élu vice-président de l’Union.
Après quelques brefs mots de salutation de la part du Président, le Père Adolfo Nicolás, Préposé général des Jésuites, et du Secrétaire général, le Père David Glenday, combonien, le pape François remercie pour l’invitation avec cordialité et simplicité. Il écoute ensuite un premier ensemble de questions. Les religieux interrogent le pape surtout sur l’identité et la mission des religieux : « Qu’attend-on de la vie consacrée ? Que demandez-vous ? Si vous étiez à notre place, comment accueilleriez-vous votre appel à aller aux périphéries, à vivre l’Évangile sine glossa, la prophétie évangélique ? Que vous ressentiriez-vous appelé à faire ? » Et encore : « Où faut-il mettre l’accent aujourd’hui ? Quelles sont les priorités ? »
Le pape François commence par dire que lui aussi est un religieux, et qu’il connaît donc par expérience ce dont on parle . Le dernier pape religieux a été le Camaldule Grégoire XVI, élu en 1831. Puis il fait explicitement référence à Benoît XVI : « Il a dit que l’Église s’accroît par le témoignage, non par prosélytisme. Le témoignage qui peut attirer vraiment est celui qui est lié à des attitudes qui sortent de l’ordinaire : la générosité, le détachement, le sacrifice, l’oubli de soi pour s’occuper des autres. C’est cela, le témoignage, le “martyre” de la vie religieuse. Et pour les gens, c’est un “signal d’alarme”. Les religieux, par leur vie, disent aux gens : “Qu’est-ce qui se passe ?”, ces personnes me disent quelque chose ! Elles dépassent l’horizon mondain ! Voilà, poursuit le pape, citant Benoît XVI, la vie religieuse doit permettre la croissance de l’Église par voie d’attraction . »
Ainsi, « l’Église doit être attirante. Réveillez le monde ! Soyez témoins d’une autre façon de faire, d’agir, de vivre ! Il est possible de vivre autrement dans ce monde. On parle d’un regard eschatologique, des valeurs du Royaume incarnées ici, sur cette terre. Il s’agit de tout laisser pour suivre le Seigneur. Non, je ne veux pas dire “radical”. La radicalité évangélique n’est pas l’apanage des religieux : elle est demandée à tous. Mais les religieux suivent le Seigneur de façon spéciale, selon un mode prophétique. Moi, ce que j’attends de votre part, c’est ce témoignage-là. Les religieux doivent être hommes et femmes capables de réveiller le monde. »
Le pape François reviendra de façon récurrente aux concepts exprimés ici, en les approfondissant progressivement. Et, de fait, il poursuit : « Vous devez vraiment être témoins d’une autre façon de faire et de vous comporter. Mais dans la vie, il est difficile que tout soit clair, précis, dessiné de façon nette. La vie est complexe, elle est faite de grâce et de péché. Celui qui ne pèche pas n’est pas homme. Tous, nous nous trompons et nous devons reconnaître notre faiblesse. Un religieux qui se reconnaît faible et pécheur ne contredit pas le témoignage qu’il est appelé à donner, mais au contraire, il le renforce, et cela fait du bien à tout le monde. Ce que j’attends, donc, c’est le témoignage. Je désire de la part des religieux ce témoignage spécial. »

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