Synthèse du colloque par le frère Jean-Claude Lavigne, op

S’il en était nécessaire, le sondage OpinionWay nous a redit de manière forte que nous avons à vivre notre vie religieuse dans un monde où Dieu n’est pas reconnu ni sa Parole suivie. Nous le savons intellectuellement mais il nous faut aujourd’hui tirer des conséquences pratiques de cela. Nous ne pouvons plus faire comme autrefois quand nous étions dans une ambiance culturelle chrétienne plus ou moins dominante. Il faut opérer une transformation radicale pour affronter cette nouvelle culture et ne pas se contenter de se lamenter ou de critiquer le monde.


Le frère Jean-Pierre Longeat, notre président, a ouvert le colloque en appelant à une rupture inauguratrice.
Dans ce monde qui dit ne plus croire, nos contemporains ne comprennent plus notre choix de vie, ne voient plus notre « utilité » : nous sommes devenus très étrangers les uns aux autres. Il nous faut alors nous reconnecter avec le monde réel. Cette attitude requiert que nous nous intéressions plus au monde tel qu’il est et non et que nous le rêverions et que nous nous laissions rencontrer, interroger. OpinionWay insiste sur la méconnaissance réciproque et nous appelle à oser la rencontre. Cette interpellation ne devrait pas être trop difficile car en fait nous n’avons pas une mauvaise image, seulement une absence d’image ou une image trop faible : nous avons un manque de lisibilité (et pas seulement ou d’abord de visibilité). Il y a donc place pour des stratégies audacieuses et innovantes de notre part.

Trois mots nous ont été laissé par l’institut de sondage : Démystifier (ne pas se présenter comme des exceptions ou comme ayant une vie trop idéalisée mais accepter nos fragilités, nos limites et nos détresses), inspirez (donner envie, proposez, suggérerez) et consolider (donner de la nourriture spirituelle et théologique, donner des cadres et des repères ouverts, des horizons)... Cela peut nous aider à relire nos pratiques et nos politiques en tant qu’instituts de vie consacrée.

Si l’ambiance dans laquelle nous visons n’est pas facile ou favorable à la vie religieuse, si notre manière de vie n’est pas de tout repos ou n’est pas sans tension (la vie commune ou les vœux), la vie religieuse est néanmoins possible et ouvre au bonheur, à un style de bonheur où Dieu est compagnon de nos existences. Cela requiert de nous un discernement tant des défis à tenter de relever que des manières d’être religieux-ses. Non seulement un discernement permanent, à quoi nous engage notre consécration, mais aussi à durer dans nos engagements.

Nous avons eu la joie de partager des expériences, modestes et ne voulant pas être des modèles à suivre, mais des expériences de discernement qui montrent qu’il est possible d’inventer, d’être présents à des lieux de fracture, des lieux « modernes »… là où en fait nous sommes invités à être au rendez vous. Avec l’expérience de St Laurent nous découvrons l’importance de la multi-culturalité , ses chances et ses difficultés bien quotidiennes, avec Taulignan nous prenons conscience des enjeux d’écologie, du souci de la Terre (et de son Créateur) et de modes de vie plus sobres et plus sains, avec les Carmes de Paris (et leurs amis de va’carme) nous entrons de nouveau dans l’urgence de la prière, de la vie spirituelle et des attentes des laïcs quant à nous religieux-ses pour les aider à avancer dans la prière.

Le contexte est difficile mais des réalisations nouvelles sont à notre portée. Elles sont coûteuses pour les institutions qui doivent se laisser déplacer, accepter que des frères et des sœurs quittent les postes institutionnels pour faire du neuf, pour les personnes qui doivent vivre des changements assez radicaux dans leurs modes de vie, dans la remise en cause de leurs habitudes et les exigences du partage fraternel. Tout cela est possible non pas seulement parce que nous sommes « astucieux ou créatifs » mais parce que l’Amour de Dieu nous presse, qu’il y a une urgence vitale et surtout parce que l’Esprit vient au secours de notre faiblesse et de notre médiocrité. Se laisser pousser par l’Esprit, tout en discernant (en communauté) les lieux où Il nous pousse… est un immense travail souvent à contrario de nos logiques humaines, souvent peureuses et paresseuses.

Ces aventures auxquelles sont appelés religieux et religieuses mettent en jeu toutes les dimensions de notre humanité : autant l’intelligence que le cœur, l’affectivité, l’expérience mystique… La vie religieuse en proposant une certaine cohérence entre notre dire et notre faire (mouvement qui ne peut pas s’arrêter), en appelant à la réconciliation de nos existences, en pariant sur la formation et la mise en œuvre quotidienne de la fraternité aide chacun de nous à devenir ce qu’il est (cf. Cantique des cantiques 2,10) , à avancer vers lui-même là où Dieu lui a donné rendrez vous : rendez-vous personnel et communautaire, prophétique et institutionnel, rendez-vous de la mission et du déploiement du meilleur de chacun.

La vie religieuse propose d’aller jusqu’au bout de notre foi, dans une expérience radicale. Ce dépassement (cf. le courage d’être de P. Tillich) est l’œuvre de Dieu et de notre abandon créatif à Lui. Il se réalise au travers un silence amoureux et d’un don de soi hors du calcul : le don de soi aux autres, la solidarité, l’engagement pour une fraternité sans frontière.

En relisant de manière transversale nos différents rendez-vous –quelques uns pris parmi une multitude d’autres, en instant sur ce qui est le plus fondamental pour notre temps- on peut repérer cinq axes… mis d’autres pourraient aussi être retenus.

- l’axe de la différence et de l’unité : comment lier la singularité de chacune des personnes dans une dynamique collective, comment faire l’unité face à un monde de concurrence te de lutte sans abolir les originalités, faire de celles-ci malgré leur particularités parfois agressantes un enrichissement au service du bien commun. Comment sortir de l’individualisme qui se donne comme la seule issue moderne en proposant cette utopie heureuse de la fraternité ?

- l’axe de la qualité de vie pour chacun et pour le monde, qualité du bien commun qui permette d’espérer. Comment entrer avec un peu de confiance dans l’avenir et ne pas se laisser absorber par la méfiance et la peur ? Comment croire en un chemin « montée humaine » (Louis Joseph Lebret) que nous appelons avancée vers le Royaume.

- l’axe de la relation avec nos contemporains, axe de la fraternité vécue, du face à face, de la longue durée. Comment vivre et dire la tendresse de Dieu en restaurant des relations justes te amicales ? Comment faire triompher la justice et la paix pour que chacun des humains développe tous ses talents ? Comment faire de l’Amour autre chose qu’un mot banalisé et un peu suranné ?

- axe de la conversion et du pardon, de la gratuité : conversion de la Terre, des institutions et des cœurs. Conversion qui rend possible le pardon qui nous acceptons de ne pas rester tournés sur nous-mêmes et nos obsessions ou nos peurs. Comment laisser une place libre pour accueillir la nouveauté, pour recevoir Dieu, la Terre en héritage et le frère ou la sœur ?

- axe de la mission : non comme ce qui s’ajouterait mais comme ce qui nous permet à travers l’action, le service du frère et de la sœur, le souci de la justice de participer à la « montée humaine », à confesser que la tendresse plus forte que la mort et que c’est là, dans l’entre nous solidaire que Dieu se dit avec le plus d’éclats.
A chacun de trouver d’autres lieux et axes pour être à l’heure des rendez vous que Dieu nous donne dans ce monde tel qu’il est… Nous ne sommes pas seuls ou des supermen/women mais la vie religieuse avec ses jours de pluie et de soleil nous apparait comme un tremplin prodigieusement efficace pour bondir avec le Bien Aimé du Cantique des cantiques au-delà des montagnes.

Fr Jean-Claude Lavigne, op