Table ronde : "Ensemble dire Dieu"

Présentation du frère Jean Alexandre de Garidel
La vie religieuse est un espace de célébration de la miséricorde de Dieu et d’expérimentation de sa présence. Le frère Jean Alexandre de Garidel dit comment sa communauté de Paris offre un espace de prière pour le monde aujourd’hui.


Intervention de Jean-Alexandre de Garidel, ocd
Ensemble dire Dieu … ou permettre en tout cas à Dieu de se dire à travers notre vie communautaire de prière … quelle prétention ! Mais osons relever le défi avec la grâce du Seigneur… Je vous propose en 3 points la description d’un chemin commun que nous cherchons à vivre dans notre couvent des Carmes de Paris pour être témoins du Dieu vivant à travers notre charisme carmélitain. Je précise que nous sommes une communauté de douze frères âgée de 26 à 88 ans.

Avant de prétendre ‘dire Dieu’, faire l’expérience de sa présence
Ce qui m’a touché dans ma recherche de vocation, c’est le fait que les saints du Carmel parlent de Dieu à partir de leur expérience. Sainte Thérèse d’Avila affirme souvent dans ses ouvrages qu’elle n’écrira rien qu’elle ne sache par expérience. Voilà une notion bien moderne au début du XVI° siècle et qui rend la Madre ou Jean de la Croix toujours actuels. Ce qui m’a attiré au Carmel, c’est le désir de faire l’expérience durable de cette recherche de Dieu. Dieu n’est pas un concept, c’est une personne que l’on peut rencontrer en son Fils et que l’on n’a jamais fini de découvrir. C’est une aventure fantastique !
Comme Carme déchaux, j’apprends à vivre chaque jour de cette expérience qu’est une recherche jamais achevée. Cette expérience au quotidien est bien pauvre, avec son lot de désillusions sur soi et son image de Dieu : Dieu est toujours autre que ce que je pensais savoir … Mais paradoxalement, c’est cette expérience qui donne une certaine autorité pour parler de Dieu : cela ne se décrète pas, c’est une grâce à recevoir. J’ai découvert une forme de paternité spirituelle que l’oraison a contribué à façonner : elle ne vient pas de moi mais l’expérience quotidienne est le lieu de la maturation de cette autorité. Il me semble que pour prétendre dire Dieu ou plutôt quelque chose de lui, il faut s’y être affronté, pas une fois mais chaque jour. Comme Jacob, il faut avoir été blessé, avoir laissé des traces et des coups dans le combat ; il faut avoir risqué quelque chose, perdu quelque chose. Comme si même notre corps devait en être marqué…
A propos de la prière, les gens perçoivent vite si nous parlons à partir de notre expérience (bien sûr confrontée à la lumière critique de la Révélation) ou si nous ne faisons que répéter un texte étranger à notre vie. C’est le critère de l’authenticité qui fait la part entre les discours creux et ceux chargés d’une vie, même infidèle. Quand Petite Thérèse dit avec ses mots apparemment banals qu’il vaut parfois « mieux parler à Dieu que de parler de Dieu » (Ms A 41), elle dénonce le risque du bla-bla spiritualo-gazeux. Tout part de l’expérience avant de conduire au langage, de la chair avant la parole qui nomme, précise et corrige. C’est ce que je découvre sur le chemin qui va de la prière quotidienne à l’apostolat et quand je peux balbutier en vérité avec le prophète Elie : « Il est vivant le Dieu devant qui je me tiens ».

« Ensemble » : L’étrange signe de la communauté en silence
La quête de Dieu n’est pas solitaire. La tradition du Carmel est marquée par une note de nécessaire solitude dans la recherche de Dieu. Mais elle est toujours équilibrée par la vie communautaire. Cette vie de communauté commence par la prière vécue ensemble. C’est bien évidemment le cas pour l’Eucharistie et la liturgie des heures. Mais c’est aussi le choix que nous avons fait pour nos deux heures d’oraison quotidienne : nous les vivons ensemble à la chapelle avec les fidèles qui veulent s’y associer. Deux heures par jour en silence ensemble. Voilà qui est franchement décalé pour aujourd’hui !
Mais que font-ils ces hommes les yeux fermés dans cet espace pendant aussi longtemps ? ‘Etrange, exotique, cinglé’ doivent penser beaucoup ! Voilà un lieu qui me semble prophétique et qui peut être le signe d’un ailleurs. Le monde ne se réduit pas à ce que nous en voyons. Le sens de la vie ne se limite pas à un calcul de bénéfices et de coûts : la gratuité a une place et elle se rend visible dans le don quotidien du temps pour la prière. C’est pour moi un chemin de conversion face à ma formation commerciale qui m’interroge : est-ce bien raisonnable d’aller à cette heure d’oraison alors que tu as tel travail à finir ? Alors j’essaie de répondre : là est justement mon premier travail ; le Seigneur m’attend, et ma communauté aussi. Car oui nous avons besoin les uns des autres pour persévérer dans la prière.
Je crois que ce moment de l’oraison communautaire est un lieu privilégié, pour laisser le Seigneur se dire ou pour suggérer sa présence en creux. Dans notre époque emplie de sons, le silence est l’espace où il faut chercher ce Dieu qui parle et à qui on parle dans le secret de notre cœur. Ce vide qui nous enveloppe à la chapelle peut être perçu par les rares visiteurs comme un espace habité, un lieu où se dévoile Celui qui vient nous offrir son amitié : Jésus. Ce temps donné gratuitement chaque jour est je crois une fenêtre vers un au-delà, un humble langage pour orienter vers Dieu celui qui se laisse conduire par son Esprit.

« Dire Dieu » : tenter de prendre la parole dans un langage nouveau
Bien sûr, on pourrait en rester là mais nous n’honorerions pas notre responsabilité apostolique. Nous avons à travailler pour exprimer quelque chose de Dieu à partir de notre expérience et de celle de nos saints, dans des mots ou des images qui soient en prise avec notre culture. Personnellement, je pense qu’il faut aujourd’hui mettre beaucoup plus l’accent sur les images avec peu de mots ; cela rejoint plus l’environnement ambiant de chacun à condition de choisir des mots significatifs. C’est ce que nous avons essayé de vivre avec des tracts vocationnels volontairement décalés : traduire le Carmel en images de manière surprenante face aux clichés. L’enjeu de ce travail était double : nous mettre d’accord dans nos 3 branches (sœurs, frères et laïcs) ; trouver des mots qui ne partent pas de nous mais de notre culture pour rejoindre des jeunes. Nous avons ainsi repris des notions thérésiennes comme l’expérience, l’aventure et le voyage. Mais nous avons aussi innové avec l’image du plongeon qui exprime autrement une expérience fondamentale carmélitaine : l’intériorité vécue dans l’oraison (plonger en soi, en Dieu) ; la radicalité de tout quitter pour Dieu ; l’angoisse du saut dans le vide …
C’est aussi ce que nous cherchons à vivre dans nos divers apostolats communautaires. Le fait que ces apostolats soient vécus à plusieurs touche beaucoup car chacun comprend que nous ne sommes pas des clones et que lui aussi peut trouver sa place dans l’Eglise… Le mystère de Dieu se dit de manière diversifiée. Je prends deux exemples d’apostolats, avec le groupe Va’Carme que nous avons lancé, ou bien dans les retraites en ligne par Internet.
Va’Carme veut justement combiner expérience et intelligence de l’expérience. Les jeunes peuvent vivre une expérience spirituelle mais n’ont pas forcément les mots pour la dire et la partager ; ou alors ils connaissent leur catéchisme mais ne voient pas le rapport avec leur vie concrète où Dieu est pourtant agissant. Nous cherchons donc à allier formation, prière et fraternité pour découvrir que nous pouvons ensemble vivre et dire quelque chose du Christ.
Autre exemple hors murs, les retraites en ligne veulent ouvrir l’accès à de grands textes des saints du Carmel ; ils donnent des mots qui éclairent l’expérience spirituelle des chrétiens ou même les guident et les invitent à aller plus loin ! En ce sens, elles fournissent un langage à l’expérience de Dieu et la creusent. C’est une grande joie pour nous d’apercevoir quelques fruits au milieu des 10.000 retraitants.

Pour conclure et résumer, il me semble que dans ma communauté, nous cherchons à tenir ensemble deux aspects inséparables : un engagement religieux sérieux à vivre les fondamentaux de notre charisme ; une recherche incessante d’une manière d’exprimer notre patrimoine spirituel dans les codes de langage d’une époque. C’est peut-être cela le « petit peu » dont le Seigneur se sert pour se dire à travers nous selon son désir …

fr. Jean-Alexandre de Garidel ocd