Témoignage du Frère Xavier Plassat, op : la lutte contre l’esclavage moderne au Brésil


Quelle est la genèse de ton engagement contre l’esclavage moderne ?

Comme dominicain en France, je vivais un engagement professionnel et militant en même temps que la vie dominicaine. Un jour j´ai perçu que je pouvais, avec un peu plus de radicalité, vivre cela au Brésil où j´étais allé une premiére fois en 1983, pour y rapporter le corps du frère Tito de Alencar. Outre Tito, j´y ai suivi les pas d’autres dominicains comme Henri Burin des Roziers ou dom Tomás Balduino. J’ai pu alors connaître de près les luttes des petits paysans et l´engagement auprès d´eux de la CPT (Commission Pastorale de la Terre). Cela a provoqué en moi un choc. J’ai demandé à la Province de m’envoyer au Brésil pour une mission qui devait être à durée limitée mais qui se poursuit maintenant depuis plus de 25 ans ! J’avais 12 ans au début du Concile et j’ai milité pendant ma jeunesse à la JEC. L’idée que le Royaume de Dieu ne se limite pas à des réalités postérieures ou lointaines mais se construit dès maintenant, cette idée m´habite depuis longtemps. Je suis très impressionné par cette conviction de dominicains comme Las Casas ou Montesinos pour qui notre prédication doit être au plus près de la vie des gens, spécialement où les hommes sont bafoués dans leur dignité de fils de Dieu. Quand je suis venu ici, je ne connaissais rien à l’esclavage, ni au trafic des personnes. C’est en aidant les paysans pauvres à défendre leurs droits, avec la CPT, que j´ai pris conscience de la réalité de l’esclavage moderne.

Qu’entend-on par « esclavage moderne » dans le cas du Brésil ?

Il faut tout d’abord avoir présent à la mémoire que l’esclavage est une réalité que le Brésil a connu depuis son « invention », voici 500 ans. L’esclavage n’y a été aboli qu’en 1888. Entretemps, près de 5 millions d´africains y ont été amenés de force et mis en esclavage. Il y a une continuité entre les formes d´esclavage ancien et moderne dans la mesure où, dans un cas comme dans l’autre, la personne est traitée comme une « chose », corvéable et jetable à merci. Cette négation de la liberté est manifeste dans le cas de l’esclavage traditionnel. Elle existe toujours, mais d’une manière plus pernicieuse, dans le cas de l’esclavage moderne : c´est souvent la dignité de la personne qui est violemment niée, parfois même derrière une liberté apparente. Pour illustrer cela, je peux évoquer le cas de ces paysans amenés à des milliers de km de leur région d’origine pour travailler dans la production de charbon de bois ou l’abattage de la forêt amazonienne. Outre la situation dégradante du logement ou de l´alimentation qui leur est imposée, ces travailleurs sont tenus sous le joug de dettes nées à leur insu durant leur transport depuis leur lieu d´origine. Les dépenses de voyage ou de pension payées par le recruteur pour les acheminer jusqu’au lieu de travail leur sont présentées à l´arrivée comme une dette qu’ils doivent maintenant rembourser par leur travail. Même les outils parfois leur sont facturés ! On les met devant l’obligation de travailler jusqu’à ce que ces dettes soient acquittées. Dans les faits, il ne leur est pas possible de quitter leur employeur. Cette logique de la dette à payer est l´un des ressorts principaux de l’esclavage moderne au Brésil, à l´exemple d’autres pays comme l’Inde, les Emirats ou même la France chaque fois que des passeurs obligent des immigrés à travailler pour eux afin de rembourser les frais occasionnés par leur voyage.

En quoi consiste la lutte que tu mènes contre ce phénomène ?

Il s’agit tout d’abord d´informer les paysans les plus pauvres et lutter contre leur vulnérabilité : ils sont les principales victimes de ce système. Lutter pour accéder à un lopin de terre ou pour monter de petites structures coopératives, par exemple, pourra diminuer leur dépendance à l’égard de ceux qui les exploitent. Un autre levier d’action est la politisation du problème : il ne suffit pas de dénoncer la perversité isolée de quelques employeurs sans scrupule : il faut prendre conscience de la dimension « systémique » du problème, une dimension qui est aussi politique. Il faut aussi agir sur l´opinion publique car ces réalités sont souvent méconnues ou, pire, tenues pour « normales ». Nous avons entrepris depuis 17 ans, à la Commission Pastorale de la Terre, une véritable campagne nationale pour mobiliser la société et pour que des politiques soient engagées sur ce sujet. Notre mot d´ordre est « Ouvre l’œil pour que personne ne fasse de toi son esclave ! ». Initiée dans les Etats du Nord oú l´esclavage moderne a été longtemps le plus visible, notre Campagne s´étend aujourd´hui à tout le pays. L’ancien président brésilien Lula s´est engagé sur cette question dès 2003. La prise de conscience doit aussi se situer à un niveau international et nous coopérons avec de nombreuses organisations de divers pays du monde. C´était déjà par l´action de la CPT auprès de l´ONU, de l´OIT ou de l´OEA que, dans les premières années, nous avions obligé l´Etat brésilien à reconnaitre cette situation. Le prix de l’ONG américaine Free the Slavesattribué à la CPT en 2008 nous a permis de tisser un réseau de partenaires à travers le monde, notamment en Afrique et en Inde. Grâce à tout cela, nous avons pu libérer de situations d’esclavage, ici au Brésil, près de 48 000 personnes depuis 1995.

Si l´on veut s´en prendre aux racines du problème, il faut s´attaquer à la grande misère qui génère la vulnérabilité, à l’impunité dont jouissent les maîtres d’esclaves et à l’appétit insatiable pour le profit, qui constitue le moteur de nos économies : des maux qu’il convient de combattre sans relâche. Je dois souligner que le Pape François nous aide à une sérieuse prise en compte de ce phénomène. Il ne s’y intéresse pas seulement depuis qu’il est à Rome. Comme archevêque de Buenos Aires, il était déjà très mobilisé contre l’esclavage moderne. Il contribue maintenant à lui donner la visibilité que cette question il mérite

(17 septembre 2014)

Source : site des dominicains