Témoignage du frère Diogène Musine, Mariste.

Atelier « Vivre la fraternité sans frontière dans des communautés interculturelles / internationales. Comment devenir un seul corps ? »


Avant toute autre chose, je voudrais remercier pour l’invitation reçue. Elle m’a permis de relire mon parcours non seulement du point de vue de l’interculturalité mais aussi du point de vue de mon vécu dans sa globalité.

Une histoire pour commencer.
Un homme mettait des fleurs sur la tombe de son épouse, quand il vit un Chinois déposer un bol de riz sur la tombe voisine.
L’homme s’adressa au Chinois et lui demanda :
- « Excusez-moi, Monsieur, pensez-vous que le défunt viendra manger le riz ? »
- « Oui » répondit le chinois très calmement « quand le vôtre viendra sentir les fleurs ! »

Les personnes sont différentes, donc agissent différemment, pensent différemment.

0. En guise d’introduction
Pour introduire mon propos et tenter de créer une ambiance propice à la réflexion, je me contenterai de vous proposer cette question :
Le fait qu’une communauté vit sous un même toit et soit formée de membres venant de différents pays et de différentes cultures, lui donne-t-elle le droit d’être qualifiée d’interculturelle ?

1. Mon expérience ou la position de laquelle je vous parle
Dès mon entrée au noviciat des Frères Maristes en septembre 1982, j’ai été en contact avec une diversité à laquelle je n’étais pas habituée. En effet, les quatre formateurs que nous avions venaient de 4 cultures différentes. Le groupe des novices venait de la RDC, du Rwanda, du Cameroun, de la RCA et de la Côte d’Ivoire.
Deux ans après, la formation a continué en RDC. Cette première sortie m’a mis en contact avec une autre façon de vivre : une nouvelle langue, une autre façon de manger, des coutumes autres que ceux auxquels j’étais habitué.
Au cours de cette étape de la formation initiale, tout en vivant en contact avec une diversité très grande, je n’étais pas très conscient des enjeux qui y étaient liés. C’est surtout au cours des années qui suivront que j’en tiendrai sérieusement compte. J’étais appelé à continuer ma formation pastorale dans un Institut Catéchétique dans lequel l’inculturation était à la mode. Non seulement nous formions un groupe important mais encore nous étions sollicités pour expérimenter ce que nous apprenions en théorie. Ainsi, je me souviendrai toujours des célébrations que nous préparions. L’objectif poursuivi était de permettre à chacun d’exprimer, à sa façon, l’adhésion au message du salut tout en invitant l’assemblée à communier à cet idéal d’accueil et de rencontre de l’autre. J’ai pu réitérer cette expérience sous d’autres cieux. J’ai pu découvrir que le respect, l’écoute et la recherche commune étaient des éléments que nous partagions tous indépendamment de notre culture. Cependant, le folklore risque d’éclipser la communion des cœurs.
Au fur et à mesure que j’avançais, d’autres occasions m’ont été offertes. C’est ainsi que de 1994 à 1998, je suis allé continuer ma formation à Rome. Au terme de celle-ci, j’ai passé deux ans en Côte d’Ivoire au pays des Sénoufos. Pendant ces six ans, certains aspects sont venus au jour. Je parlerai du boire et du manger, des performances intellectuelles, de l’ouverture et de l’apriori favorable.
L’ambivalence du boire et du manger.
Nous connaissons tous le rôle de la nourriture et de la boisson dans nos festivités et nos diverses célébrations. Cependant, lorsque les préjugés, la peur de l’inconnu et la méfiance s’en mêlent, ils ne peuvent que nuire à la fraternité. C’est surtout lorsque le chez-moi et les habitudes qu’il m’a inculquées m’empêchent de m’ouvrir à l’inconnu des goûts et des couleurs. Sous prétexte que je redoute les effets négatifs sur mon organisme, je refuse de partager la joie et le bonheur de ceux avec qui je vis. Cette peur paralyse la fraternité et ne fait qu’obliger l’autre à me rejoindre dans mes retranchements desquels je n’ai aucune intention de me mouvoir.
Que dire des performances intellectuelles, des récompenses et reconnaissances reçues en milieu universitaire ? Les préjugés et les complexes de supériorité qu’ils génèrent ne permettent pas toujours d’apprécier à leur juste valeur les potentialités intellectuelles de ceux qui, à notre avis, viennent des « milieux défavorisés. »
Avec un peu plus d’empathie, nous pouvons comprendre aisément les gestes, les symboles et les expressions venant d’autres cultures. Pour y parvenir, cela suppose un effort, un déplacement sans lesquels la confusion et le malaise guideront nos relations et les rendront dures et insupportables. Je l’ai appris à mes dépens lorsque j’ai maladroitement interprété le geste de supplication et l’interpellation amicale comme des gestes de mépris. Depuis lors, j’ai compris que le sens des choses n’était pas toujours le même pour des intentions similaires.
L’ouverture et un apriori favorable sont des bases incontournables pour qui voudrait goûter le bonheur de ceux qui, au nom du Seigneur Jésus, vivent ensemble sans s’être choisi.
Après mon séjour en Côte d’Ivoire, je suis reparti au Rwanda. Tout en étant chez-moi, les communautés dans lesquelles j’ai vécu n’étaient pas formées que par de Frères rwandais. J’ai vécu avec des espagnols, des catalans, des congolais, évidemment avec beaucoup de mes confrères rwandais. La mission éducative était auprès des enfants et des jeunes de mon terroir.
Après 9 ans, j’ai été invité à faire partie d’une communauté mixte internationale sise à ND de l’Hermitage, dans la Loire. C’est une communauté particulière puisqu’elle est formée de laïcs et de Frères, d’hommes et de femmes. Cette année, nous sommes 9 personnes venant de 6 pays différents. Notre mission est d’accueillir, accompagner et former les pèlerins qui viennent se ressourcer à nos lieux d’origine et de fondation.
Pour commencer, je voudrais vous inviter à un petit toast avec un petit verre de porto avant le petit déjeuner parce que c’est ainsi que l’on fait chez moi lors des grandes fêtes. Sinon, je suis très heureux de partager avec vous le maïs grillé, fruit de mon travail. Êtes-vous partants ?
Comme vous pouvez bien vous en rendre compte, l’expérience qui est la mienne présentement est très complexe. Les différences susmentionnées tendent à mettre le défi sur le seul compte de l’interculturalité alors que d’autres paramètres peuvent bien expliquer aisément certaines attitudes et réactions. Toutefois, je m’en tiendrais au seul registre de l’interculturalité, propos qui nous réunit à présent.
Il y a des aspects qui ont déjà été soulignés précédemment et qui se sont manifestés au cours de ces dernières années. Au cours de cette étape, je soulignerai surtout ce qui est nouveau. Ainsi, invité à faire partie de cette communauté d’accueil, de formation et de spiritualité ayant pour mission d’accueillir, de former et d’accompagner les pèlerins venant du monde mariste, j’ai pu voir que :
1. La communication n’est pas toujours aisée étant donné la connaissance limitée des langues parlées. Telle fut la barrière la plus visible entre nous et nos visiteurs dans la mesure où nous ne parlions pas leurs langues. Ce fut la même difficulté lorsque la tendance de certains membres consiste à s’exprimer dans la langue dans laquelle ils se sentent beaucoup plus à l’aise. L’accueil d’un groupe de coréens m’a fait voir qu’une certaine communication reste possible dans la mesure où nous voulons réellement partager ce qui nous tient à cœur.
2. Suite au milieu de provenance et au style de vie mené précédemment, les critères d’appréciation varient et peuvent facilement nuire à la fraternité. Pour certains le beau passe au premier plan là où d’autres se basent sur l’utilitaire. Dans un autre registre, ce que certaines cultures appellent ouverture, d’autres le considèrent comme un manque de discrétion. Par ailleurs, il n’est pas toujours aisé d’amorcer un partage profond basé sur la confiance là où certains envisagent le partage comme une activité devant être planifié et prévu dans l’horaire communautaire.

2. Devenir un seul corps en communauté interculturelle
La relecture de mon expérience en communauté interculturelle m’a permis de baliser un parcours comprenant trois étapes : Chez moi, vivre à partir d’affinité et vivre ensemble sans s’être choisi dans le respect des différences et la complémentarité. A chacune de ces étapes, une communauté interculturelle est inspirée de différentes manières.

2.1. Le degré zéro : Chez moi
Tout en étant avec les autres sous un même toit, je vis à partir de chez moi. Ma culture est l’unique référence, porteuse des valeurs auxquelles tous les autres doivent adhérer. Ma culture reste le filtre à travers lequel je décide de ce qui me fait vivre.
Positivement, à cette étape, une communauté qui se veut interculturelle saisit cette opportunité pour découvrir les richesses et les valeurs de chacun de ses membres. Elle se donne les moyens de mieux apprécier ce que l’autre est, ses valeurs, le sens qu’il donne à la vie et ainsi apprend de lui, de tout ce qu’il vit, et découvre en même temps les éléments qui les rapprochent.
La communauté est invitée à être attentif à ces aspects, à avoir un sens de l’écoute très affiné. Elle cherche à apprendre le langage de ses membres. Cela ne veut pas seulement dire apprendre l’anglais, l’espagnol ou l’allemand mais « c’est comprendre ce que l’autre veut vraiment dire…Il faut aller plus loin et chercher à découvrir le cri du cœur de l’autre, sa souffrance et ses dons » et même ses désirs les plus profonds.
C’est au cours de cette étape que la communauté doit s’intéresser à la culture de ses membres, à leur manière de faire les choses et à leurs façons de se mettre en relation. Cela demande beaucoup de délicatesse car il ne faut pas juger les autres ni leurs manières de faire, mais les respecter et les aimer, leur ouvrir son cœurs.
Au niveau personnel, c’est au cours de cette étape qu’il faut être attentif à ses propres résistances face aux différences pour pouvoir mettre le nom à ce qui ne nous plaît pas chez l’autre, à ce qui peut-être est susceptible de nous énerver.
Il est dangereux voire nocif d’avoir une fixation à cette étape car elle nuirait à l’intégration de la personne. Elle se manifeste par un refus de tout ce qui m’est inconnu, suscite beaucoup de méfiance et de peur face à ce qui m’échappe. Chez les autres membres qui en sont témoins, elle ne peut qu’accroître la frustration et même le peu de feeling avec l’autre. On reconnaîtra ce dernier au fait que dans ces propos revient fréquemment l’expression : « chez moi » ; « chez moi, ce n’est pas comme cela » ; « on ne le fait pas chez moi », etc.
Une fois passé ce seuil, une deuxième étape s’enclenche presque automatiquement.

2.2. Avec ceux avec qui le feeling passe
Au fur et à mesure que nous écoutons l’autre, presque instantanément, nous tendons à nous rapprocher de ceux que nous sentons proche de nous, ceux avec qui je m’entends bien à cause de la proximité de nos cultures et même des affinités de nos caractères.
Par rapport à l’étape précédente, il y a quelques progrès et quelques ouvertures, une certaine extension de sa propre tente à laquelle accèdent ceux qui nous sont proches. On comprend bien qu’au cours de cette étape des divisions et des clans risquent de voir le jour au sein de la grande communauté. Certains membres se sentent exclus des groupuscules qui se constituent. C’est pourquoi, on comprend qu’il faut continuer à cheminer et agrandir son réseau pour pouvoir passer à la troisième étape.

2.3. A cause de lui, ensemble sans nous être choisis
« Risquerons-nous d’être amis dans le Seigneur, oserons-nous ? »
Si, dans la deuxième étape, la tendance est de fraterniser avec ceux qui me sont proches, on comprend bien que l’objectif est d’aller toujours de l’avant et accueillir tout le monde sans conditions.
C’est à ce niveau qu’une vraie communauté interculturelle se construit même s’il faut reconnaître qu’il n’est pas facile d’y arriver. La prudence est aussi ici de mise. La communauté ayant atteint ce niveau procède très graduellement et cela en trois mouvements. Ces derniers s’appuient surtout sur ce que nous avons en commun, notre zone d’intersection ou tout simplement notre « inter ».

2.3.1. Vivre à partir de notre humanité (tous membre)
En tout premier lieu, ce que nous avons tous en commun, c’est notre humanité. Quelles que soient les différentes cultures, le sang qui coule dans nos veines est de la même couleur. En vivant plus humainement, dans des communautés interculturelles, on peut bien être sûr que l’on sur la bonne voie. H. Nouwen aimait bien dire : « God becomes most present when we are most human. »
C’est beau de savoir que nous participons d’une humanité commune et chacun de nous, à partir de ses expériences d’humanité, a quelque chose à dire sur ce que c’est qu’être homme ou femme.
Si important que puisse être cet aspect, force est de reconnaître qu’il ne suffit pas pour permettre aux personnes différentes de tenir qui plus est si elles ont pour visée d’affirmer le primat de Dieu dans leur vie. En rester là ne ferait de nous qu’un ONG, pour évoquer les propos du Pape François lors de sa première journée en tant que nouveau pontife romain. Il disait en substance qu’une "ONG ’pietosa’" si elle ne professe pas Jésus. Le terme italien "pietosa" se traduit en français aussi bien par "pitoyable" que par "compatissante".

2.3.2. Notre être chrétien
En plus de notre humanité, nous partageons notre vocation chrétienne. Une communauté interculturelle parvenue à ce niveau de son cheminement se reconnaît à partir de sa prière en tout temps et en tout lieu qui devient plus ou moins celle-ci : « Jésus, sois le centre. » C’est toi qui nous as rassemblés. C’est toi qui fais notre unité et c’est toi dont nous témoignons.

2.3.3. L’Institut dont nous sommes membres
Nous partageons le charisme qui nous a attiré en différents lieux d’où nous sommes partis pour nous retrouver. Notre amour et notre engagement à la suite de notre Fondateur et de tous ceux qui nous ont précédés.
Parvenus à ce niveau, on pourrait se dire qu’on a réussi à relever les défis de l’interculturalité. Mais ce serait bien se tromper, si l’on omet la présence de différentes générations au sein de nos communautés. C’est ici où la rencontre entre Marie et Elisabeth devient très inspirant.
Indépendamment des différentes formes d’expression et de ressentis, une fois que nous reconnaissons avoir en commun les trois points susmentionnés et cherchons constamment à y vivre à partir de ces centres importants, nous pouvons témoigner visiblement et efficacement de celui qui nous a tous convoqués.
En guise de conclusion
Nous faisons nôtre les propos du Frère José M. Ferré qui écrivait : « La force des ‘inter’ est imparable. Et nous devons prendre parti. Pour cela, il ne suffit pas de savoir que nous sommes un Institut international, encore faut-il penser et agir en conséquence. La réalité ‘inter’ n’est pas qu’une constatation mais un défi. L’interculturalité et l’inter religiosité, par exemple, nous portent à découvrir un ensemble de valeurs, de convictions, de styles de vie, de convictions, qui nous questionnent, ébranlent nos sécurités et nous obligent à nous ouvrir, à découvrir les traces d’un Dieu qui ne s’enferme pas dans nos modules et schémas fermés. »
Comme nous l’avons souligné en présentant les différents degrés à travers lesquels se met en place une communauté interculturelle, nous entrons dans cette mentalité inter – lorsque surgit graduellement la conviction que ces cultures sont reliées entre elles, interagissent, s’interpellent. Et, en conséquence, elle nous porte au questionnement et au changement de principes, d’options, de croyances que nous estimions sacrés ou contraignantes.
En définitive, retenons que l’interculturalité exige de chacun de nous une attitude proactive, de dialogue et de respect, de donner et de recevoir. Il s’agit de ce merveilleux échange où personne n’est pauvre de n’avoir rien à donner et personne n’est riche au point de n’avoir rien à recevoir. Les ‘inter’ nous portent à interagir, à nous mettre en relation les uns avec les autres, à entrer dans l’aventure de l’enrichissement mutuel. Et cela suppose ouverture d’esprit, disposition à renoncer, à se laisser interpeller, à confronter. L’expérience nous dit que ce n’est pas une aventure facile. Mais notre monde ‘inter’ n’a pas d’autre issue et nous non plus. La force des ‘inter’ est imparable. Et nous devons prendre parti.

Frère Diogène MUSINE, FMS
Le Maristes en France : http://www.maristes-france.org/