Urgences pastorales de Christoph Theobald (Bayard)

Une recension d’Élodie Maurot du journal La Croix


Christoph Theobald propose une réflexion sereine et constructive
sur le christianisme au XXIe siècle, qui prend acte de la nouveauté radicale des temps

Incontournable. Voilà ce que devrait devenir dans les prochaines semaines, mois et même années, la réflexion théologique déployée par le jésuite français Christoph Theobald, dans Urgences pastorales. Incontournable, pour celles et ceux qui cherchent à vivre et à proposer l’Évangile aujourd’hui, en Europe, quels que soient leurs postures, étiquettes ou même sentiments : identitaires ou progressistes, volontaristes, pessimistes ou même déprimés…

On pourra désormais compter sur cette impressionnante « mise » théologique, qui relance et revivifie la réflexion sur l’avenir du christianisme. Avec une grande liberté spirituelle, l’auteur cherche à discerner quel pourrait être son nouveau visage. L’ouvrage se présente comme une vaste synthèse, charpentée en trois temps : un diagnostic sociologique et culturel qui prend à bras-le-corps la « crise de crédibilité » que traverse le christianisme dans nos sociétés ; une réflexion théologique qui repart à la source chrétienne et revisite les thèmes centraux de la foi et de la mission en suivant le Christ et ses apôtres ; la proposition enfin d’une « pédagogie de la réforme » qui engage la « conversion nécessaire » de l’Église.

Sur la crise des Églises en Europe, beaucoup a été dit ces dernières années. En interne, les clivages, portant sur la manière de se tenir dans une société sécularisée, se maintiennent, vifs. « Si, à la surface de la carte climatique du catholicisme français et européen, l’inquiétude dépressive des uns et la combativité identitaire des autres semblent dominer, on peut se demander par quel biais ces lignes pourraient bien bouger », reconnaît Christoph Theobald.
Des temps gros de défis

La situation exige pourtant de rebattre les cartes, car les temps sont gros de défis. D’un côté, une Église qui peine à rendre crédible sa vision globale de l’existence dans une société devenue plurielle et fragmentée. Une Église d’encadrement et de territoires, héritière de la civilisation paroissiale, qui s’épuise en tentant de maintenir l’offre pastorale actuelle en dépit de l’amenuisement de ses forces. Une Église, enfin, composée de chrétiens qui ne savent finalement plus très bien comment se tenir face à ceux qui ne croient plus ou qui croient autrement.

De l’autre côté, souligne Christoph Theobald, notre société post-moderne est marquée par une crise de confiance et une crise du vivre ensemble, la fascination pour les technosciences et les biosciences, les craintes écologiques et la domination d’un système économique fondé sur la spéculation. En soubassement, « c’est le rapport à la mort qui représente aujourd’hui le problème majeur de nos sociétés », pointe-t-il. Cette crainte de la mort nourrit une fascination pour son dépassement par les techniques, qui pourrait bien marquer la fin de l’humanisme européen…

Puisque l’Église et la société semblent s’éloigner toujours plus sous l’effet d’une invisible tectonique des plaques, Christoph Theobald a creusé en profondeur pour trouver le foyer où chrétiens et non-chrétiens peuvent se rencontrer. Il l’identifie dans une « foi élémentaire, attachée à la bonté foncière de la vie », dont le déploiement est nécessaire à la poursuite de l’existence de chacun, mais dont le surgissement n’est jamais garanti face aux épreuves.
La mission de se mettre au service de la vie d’autrui

Autour de ce point focal, le théologien rebâtit la mission de l’Église, thème qui avait bien besoin d’être dépoussiéré et n’avait pas été travaillé avec autant de force depuis longtemps. La mission consiste pour les chrétiens à se mettre, « avec gratuité » et « sans esprit de récupération », au service de la vie d’autrui, en mettant à disposition de « quiconque » les ressources de confiance et d’espérance de l’Évangile. Il invite ainsi les chrétiens à considérer l’hospitalité et le service de la fraternité, comme une « mystique non sacrale ».

Christoph Theobald en est convaincu, la situation actuelle est un temps de fécondité où « la moisson est abondante ». Mais pour le percevoir autant que pour y répondre, l’Église doit entrer dans une mue, revenir au cœur d’une expérience chrétienne marquée par le « tout est grâce », puis revoir ses priorités autant que son mode de fonctionnement.

Dans cet ouvrage dense, qui progresse de manière serrée, l’auteur allie des qualités rarement réunies : érudition et pédagogie, fidélité et sens critique, prudence et audace. Il s’engage sur des questions hautement conflictuelles (la différence chrétienne, la mission, l’Église, les sacrements, les ministères, la place de la doctrine…), mais avec un tact spirituel et un souci évangélique qui pourraient toucher des lecteurs à la sensibilité a priori opposée.

Source : https://www.la-croix.com/