Vie monastique : comment durer ? (Croire.com - Juillet 2014)


"Dieu donne sa grâce" Un entretien avec Père Guerric, Père Abbé, à la Trappe de Soligny, abbaye cistercienne du XIIe siècle. Publié en juillet 2014


Qu’est-ce qui permet de durer dans la vie monastique ?

Père Guerric : C’est le Christ qui nous fait venir ici, et c’est le Christ qui nous fait durer. C’est pour lui que nous sommes là. Tout ce qui fait notre vie nous aide à le découvrir toujours davantage, à approfondir notre foi, à le découvrir toujours plus profondément, et surtout le visage du Christ, et à travers le visage du Christ, le visage du Père, parce que le Christ nous conduit à son Père. Le grand but de la vie monastique, c’est de déployer en nous, justement, notre identité de baptisé, c’est-à-dire de nous apprendre vraiment à vivre en fils de Dieu, en fils du Père.

Comment peut-on dire qu’on rencontre le Christ ?

Père Guerric : Les expériences sont à la fois toute personnelles et uniques pour chacun. Mais en même temps dans chaque expérience on peut retrouver des points communs. Notamment un jour, la Parole de dieu, l’Evangile, notamment, vous interpelle de manière personnelle. L’on comprend du plus profond de soi-même que la vie de Jésus, tout ce que Jésus a dit, a fait surtout, et puis sa mort sur la croix et sa résurrection, c’est pour soi. Il y a une rencontre personnelle qui se vit, en se disant : ce que Jésus a fait et a dit, c’est pour moi. Et tout d’un coup, on est concerné par cette vie du Christ, par ce message du Christ, et le Christ devient présent à votre vie.

Peut-on combler tous les renoncements imposés par la vie monastique ?

Père Guerric : plutôt que de grands renoncements, je préfère parler de préférences plus radicales. Si l’amour du Christ est le plus fort, les renoncements suivent alors, plus ou moins facilement ! Et avec le temps, Dieu est là qui donne sa grâce pour aider à les vivre. Mais fondamentalement, il me semble que c’est une préférence. Sinon, je crois que ce n’est pas possible de durer, de continuer. Peut-être qu’un des signes que Dieu nous appelle à cette vie, c’est que la préférence est toujours la plus forte. Cela n’empêche pas qu’il puisse y avoir des moments d’épreuve ou de crise. Après coup, on se rend bien compte que dans l’épreuve ou dans la crise, Dieu était là et qu’il a tout conduit et qu’il nous fait comprendre que c’est lui qui nous mène...

La solitude est-elle la caractéristique de la vie monastique ?

Père Guerric : Certainement. C’est-à-dire que c’est une solitude que l’on apprend à vivre et qui est habitée de plus en plus. Par exemple, qu’est-ce qui fait que nous gardons le silence ? Ce n’est pas simplement pour nous taire ou pour ne pas faire de bruit, ou je ne sais quoi ! Mais c’est peu à peu pour apprendre à écouter la Parole de Dieu qui parle en nous : le Verbe de Dieu qui s’adresse à nous. Les spécialistes de saint Bernard font remarquer que toute la spiritualité de saint Bernard est une spiritualité de l’écoute. Le premier mot de la Règle de saint Benoît commence par ce mot. Et ce mot, "Ecoute ! Ecoute mon fils, les préceptes du maître !" est certainement un des buts de la vie monastique, ainsi qu’écouter résonner en soi la Parole de Dieu. Celle que l’on a lue dans la Bible pendant le temps de lecture, celle que l’on priée pendant le temps de l’office et que l’on essaye d’intégrer, d’écouter en soi, de méditer et d’approfondir. Je ne dis pas de la comprendre, parce que ce serait bien prétentieux d’essayer de comprendre la Parole de Dieu. Cette solitude est certainement vivable parce qu’elle est habitée par cette Parole de Dieu. Sinon la solitude en soi est trop pénible à vivre ! Même en Dieu il n’y a pas de solitude puisqu’ils sont Trois !

Sophie de Villeneuve et Jacques Nieuviarts
Croire.com