2 avril 2019 : Journée Corref "Abus sexuels sur mineurs et personnes vulnérables"

Ouverture par Sr Véronique Margron, présidente, de la 3ème journée organisée par la Corref sur les Abus sexuels sur mineurs et personnes vulnérables - Ecourte/Formation/protection.


Paris, 2 avril 2019,

Nous sommes encore là.
Nous y étions, pour beaucoup, le 11 juin 2018.
Puis lors de l’AG de la CORREF à Lourdes en novembre dernier.
Puis à nouveau le 28 janvier.
Et encore aujourd’hui.

Sommes-nous devenus obsédés ? monomaniaques en quelque sorte.
Avons-nous perdu le nord ou l’orient, au point de ne plus assez faire place à tout ce que l’Église, et la vie religieuse en son sein, génère de magnifique, d’inventivité, de générosité, de solidarité et surtout de foi.
Je ne crois pas.
Nous sommes là, car il faut être au chevet de l’ami souffrant tant qu’il n’a pas repris suffisamment de force . Afin de lui donner courage, de le soutenir dans son combat. De ne pas le laisser désolé, isolé.
Nous sommes là car nous avons mal avec lui. Mal avec les victimes de prédateurs sexuels, victimes d’abus spirituels, et d’emprise. Victime du silence coupable et destructeur qui été le nôtre longtemps, bien trop longtemps.
Car cet ami est l’un de nous. Membre de notre corps d’humanité. Du corps du Christ, avec ses blessures et la marque de ses clous. Cette marque de la violence et de la trahison.
Le temps se suspend pour un ami brisé. On ne peut retourner si simplement à ses affaires. Son visage convoque et empêche de croire qu’à nouveau le monde, l’Église, tournent ronds.
Nous sommes là car c’est de vie et de mort dont il s’agit. Et rien ne requiert plus notre engagement, notre fatigue, que la vie et la mort.
Rappelons-nous cette parole, prophétique s’il en est, de Pierre Claverie, quelques semaines avant d’être assassiné, le 1er août 1996.
« Où serait l’Église de Jésus-Christ si elle n’était pas d’abord là au pied de la Croix ? Jésus meurt abandonné des siens et raillé de la foule. Je crois qu’elle meurt de ne pas être assez proche de la Croix de son Seigneur. Sa force et sa fidélité, son espérance et sa fécondité viennent de là, pas ailleurs ni autrement. Tout le reste n’est que poudre aux yeux, illusion mondaine. Elle se trompe elle-même et trompe le monde lorsqu’elle se situe comme une puissance parmi d’autres (…) elle peut briller, elle ne brûle pas du feu de l’amour fort comme la mort, car il s’agit bien d’amour et d’amour seul dont Jésus nous a donné le goût et tracé le chemin : Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. »

Nous sommes, peut-être, comme ces femmes, qui au soir de la mort de Jésus vont jusqu’à l’endroit où on l’a mis, vont au plus près de la mort. Elles ne vont pas dans la mort. Mais au bord, regarder en face la terrible réalité. Personne ne va à la vie s’il ne s’est approché de la mort de l’autre, de l’ami. Si en cet endroit, comme un non-lieu, il ne s’interroge sur comment avons-nous pu en arriver là ? comment avons-nous pu mettre à mort, mettre à mal l’innocent ? comment notre silence l’a-t-il emmuré davantage encore dans sa douleur et le non-sens de la violence du mal subi. Comment des hommes dits de Dieu, des femmes parfois, ont-ils pu trahir à ce point leur promesse, faire du mal un bien, du mensonge une vérité ?

Comment comprendre ? Comment comprendre afin de réparer, si c’est possible. De consoler, si c’est possible. Et de faire en sorte que cela ne puisse se reproduire.
Être comme ces femmes qui s’en retournent chez elles oui, mais non loin du tombeau, pour veiller avec pudeur et opiniâtreté. Qui ne peuvent et ne veulent passer à autre chose.
Celles-là seront les témoins du tombeau délaissé, de la vie plus forte que la mort, car la vie a été aimée jusqu’au bord de la mort. Car rien n’a été dénié, occulté, de la grande épreuve, comme écrivait Maurice Bellet.

Mais nous sommes là aussi car nous sommes tels ces pèlerins qui, défaits par l’exécution du juste, s’en repartent vers un village de nulle part. Ils sont deux, ce qui déjà n’est pas si mal.
Ils sont errants. Ils ont vu la mort en face. Alors où aller ? Il leur faut s’écarter un peu, pour justement ne pas être avalé par elle, pour tisser du récit, remettre des mots. Revenir en humanité. Leurs assurances se sont disloquées sur la croix ; pour nous aussi, nos évidences ont disparu.
Comme eux, nous ne pourrons revenir comme nous sommes partis. Jamais autant que les victimes de ces crimes, nous reviendrons nous aussi de loin. Changés. Définitivement.
Leurs yeux étaient « tenus captifs » traduit Luther, enserrés par la douleur de l’impensable. Désarmés par les événements. Comme nous.
Un homme les rejoint en cet endroit-là. Sans jugement. Sans leçon. Un homme qui leur fait raconter ce qu’il sait mieux que personne pourtant. Il remet de la parole, du langage, du lien. De la vie donc. Un homme qui ouvre l’intelligence, l’oreille, le cœur.
Nous sommes là alors. Ouvrir notre intelligence pas sans notre cœur, pas sans le plus profond de notre âme.
Reste avec nous, lui dire alors les deux amis. Reste avec nous, comme Jésus disant à Zachée : « il me faut demeurer dans ta maison ». Décidément, nous ne comprendrons pas sans demeurer. Demeurer dans l’attention aux personnes victimes, dans l’attention à ce qui a rendu possible ces crimes, ce qui les a aggravés par la minimisation et le silence complice.
Alors oui, comme les voyageurs d’Emmaüs, il faut que d’autres viennent nous instruire. Pourquoi la mémoire est-elle si violente quand elle revient, pourquoi la douleur est-elle restée intacte ? Pire, pourquoi ces crimes provoquent-ils de la radioactivité dans l’être ? Autement dit plus le temps passe, plus ça s’accumule et c’est dangereux.
Pourquoi des hommes et des femmes se croient autorisés – au nom de Dieu par-dessus le marché – à piétiner la liberté, à violer des consciences, à user de mensonges.

« Tu me prononceras pas le nom de Dieu à faux », rappelle avec véhémence le décalogue. Le prononcer à faux, c’est s’en servir pour faire mourir. Voilà ce qui est et qu’il faut aujourd’hui comprendre. Comment l’usage du nom de Dieu a scellé davantage encore ces crimes et ces scandales.

Comment nos communautés, faites pour respirer la liberté de l’évangile qui fait vivre au large, qui encourage et jamais ne méprise, comment nos communautés peuvent-elles parfois devenir des lieux d’emprise, au service de la paranoïa de quelques uns, de la folie de se prendre pour l’envoyé de Dieu ? au service de l’asservissement de plus fragiles, capables alors de sacrifier la personne au profit du tout.

Alors oui il faut se tenir là et réfléchir.
Pour cela, il faut faire route ensemble. Et je ne peux ici que remercier une fois encore les personnes qui sont avec nous aujourd’hui et qui ont été victimes d’abus spirituels, d’abus de confiance, d’agressions sexuelles, du sein de l’Église. Je ne peux que dire ma gratitude qu’elles aient accepté d’accompagner nos pas afin de desciller nos cœurs et nos yeux. De nous faire cette confiance.

Sans l’hospitalité au plus douloureux, nous ne nous relèverons pas.
« Tiens ton âme en enfer et ne désespère pas », dit le vieux moine Silouane. Sans doute est-ce un peu là que nous sommes.
Ne désespère pas, car c’est là que le cœur se retourne, s’il est épaulé.

Peut-être alors serons-nous tous réparés, les uns avec les autres et par les autres, à l’instar de ces céramiques japonaises réparées avec de l’or. Avec le plus précieux.

Sr Véronique Margron op.
Présidente.