28/06/2019 - Assemblée générale de la Corref (ouverture)

Mot d’accueil de Sr Véronique Margron, présidente


Chères sœurs, Chers Pères et frères,
Chers amis,

« Nous n’en pouvons plus des paroles, pire, elles nous désespèrent désormais et augmentent notre colère, car l’Église fait comme si les paroles suffisaient. Comme s’il suffisait de parler fort, de s’indigner de ces crimes, de dire sa honte, de demander pardon au nom des générations passées, pour avoir bonne conscience. Tout cela nous est insupportable et nous torture davantage encore. »
Voilà ce que me disait il y quelques jours une personne victime d’abus de confiance et de pédocriminalité par un prêtre il y a près 40 ans. Et depuis autant d’années de souffrance, de vie percluse tout au fond, de parcours de survivante pour refaire surface de façon précaire. Et autant d’années encore où elle voit cet homme vivre tranquillement sans que l’Église, pourtant informée, n’ait rien fait de déterminant.
Voilà qui est le cœur du scandale et de la crise où nous sommes. Le secret organisé, l’amnésie l’aveuglement et les complicités.
Cette même personne me rappelait une tribune parue dans la Croix le 20 juin dernier, du chercheur Louis Marie Clouet. Il y évoquait des lapsus par des responsables ecclésiaux à propos de cette crise. Il racontait entre autres l’intervention d’un vicaire général sur la situation de l’Église qui en guise de conclusion citait ce passage de l’Évangile de Marc 4, intitulé « la tempête apaisée » : « nous serions ainsi comme les disciples s’interrogeant sur l’absence du Christ – disait ce responsable à une assemblée de catholiques- mais espérant de toutes leurs âmes que le Christ prenne la parole, et, avec autorité, intime à la tempête : ‘Silence, tais-toi’ ». ‘Silence tais-toi’, analyse alors le chercheur en entendant, lui, « silence dans les rangs ».
La personne victime m’ajoute « Silence, tais-toi la victime. » Comme encore une ultime volonté de puissance.
Injonction paradoxale que celle-ci. Souhaiter que la parole se libère, que la vérité se fasse, le dire haut et fort, mais en même temps espérer secrètement que les victimes se taisent pour ne plus en rajouter, pour retourner à nos affaires habituelles, pour quitter toute cette noirceur, cet abîme.
C’est donc là que nous sommes aujourd’hui, en cette AG extraordinaire et spécifique, que nous annoncions à Lourdes.
Rester dans cette injonction paradoxale, ou alors, les uns avec les autres, les uns pour les autres, faire ce que nous disons, dire ce que nous faisons. Taire alors notre aplomb, si nous en avons encore, pour laisser place à la parole, aux attentes, à l’intelligence des personnes victimes comme des femmes et des hommes de bonne volonté.

Le 12 novembre 2018, à Lourdes, à la suite des évêques de France, nous déclarions :
« L’assemblée générale décide de s’associer pleinement à la décision prise par la Conférence des évêques de France (CEF) concernant la mise en place d’une commission indépendante pour faire la lumière sur les abus sexuels sur mineurs dans l’Église catholique depuis 1950, et pour faire des préconisations. »
Nous déclarions aussi que nous allions continuer à travailler ensemble sur la formation initiale et la formation continue dans nos Instituts,
que nous proposerions aux Instituts des protocoles sur la protection des mineurs et des personnes vulnérables, mais encore rendre possible une meilleure prise en charge des auteurs, et enfin avancer sur différentes modalités de réparation pour les personnes victimes. »
Et pour tout cela, en travaillant au plus près avec des personnes victimes qui nous font le don inouï de désirer œuvrer avec nous, pour tous. Nous aurons l’occasion de revenir sur ces orientations dans la journée.

Car l’AG qui nous réunit aujourd’hui est avant tout centrée sur le travail de la CIASE. Comme vous le savez tous, la présidence de celle-ci a été confiée, par nos deux conférences, à M. Jean Marc Sauvé, vice-président honoraire du conseil d’État et qui nous rejoindra cette après-midi.
Maintenant donc, après avoir dit, il faut faire : la commission a commencé son travail titanesque, de façon toute aussi méthodique que déterminée. Il convient donc alors de lui donner les moyens financiers de travailler en toute indépendance et rigueur.
Il s’agit aussi de manifester notre pleine coopération à la mission que nous lui avons confiée, en relayant très largement et régulièrement son appel à témoins, comme en répondant à ses demandes, à commencer par celle que nous avons reçue concernant nos archives.

Ce labeur de la Commission indépendante est un aiguillon, afin qu’en même temps nous puissions examiner avec clarté et précisions, pour chacun de nos instituts et ensemble les conditions structurelles qui ont rendu possibles de tels méfaits, qu’il s’agisse des crimes et des agressions sexuelles, ou du silence assourdissant et des complicités qui les ont rendus possibles et laissés impunis. Qu’il s’agisse encore des mœurs communautaires ou/et de gouvernement qui en ont été le vecteur, du côté alors des abus de pouvoir, de confiance et spirituels. Une autre personne, victime d’emprise me racontait ce propos de la sœur supérieure : « suivre le Seigneur c’est de la discipline, comme pour un athlète de haut niveau. Si tu n’es pas à la hauteur, tu partiras et ne seras pas fidèle, Dieu passe à travers moi ».

Face à ces propos glaçants, qui doivent tous nous interroger d’une façon ou d’une autre, écoutons juste ce que dit le prophète Ézékiel en ce jour, fête du Sacré-Cœur. (Ez 34, 11-16)
« C’est moi qui ferai paître mon troupeau, et c’est moi qui le ferai reposer ».
« Ainsi parle le Seigneur Dieu
Voici que moi-même, je m’occuperai de mes brebis,
et je veillerai sur elles.
Comme un berger veille sur les brebis de son troupeau
La brebis perdue, je la chercherai ;
Celle qui est blessée, je la panserai. »
Nous qui avons fait profession de tout apprendre de ce seul berger véritable, de nous laisser transformer par lui pour vivre des mêmes sentiments que le fils doux et humble de cœur. Nous qui par la charge confiée par nos sœurs et nos frères avons accepté de vivre avant tout dans le souci des autres plus que nous-mêmes et notre propre vie, alors l’heure est résolument de garder ces paroles dans notre cœur, de nous les répéter au coucher comme au lever, de les attacher à notre poignée comme un signe. Qu’elles soient un bandeau sur notre front, inscrites en lettres de chair dans notre Institut comme à toutes les portes de notre Église. Qu’elles soient ainsi en notre propre chair. À les mettre en pratique, nous ne nous ferons sans doute pas que des amis. Mais qu’importe. Car ces brebis, ce troupeau, notre peuple aujourd’hui, ce ne peut pas être uniquement nos frères et nos sœurs en communauté. Mais en leur nom à tous, notre peuple, ce sont indissociablement ces brebis blessées perdues, martyrisées par des agissements dans nos Maisons, et qui attendent de nous que justice et vérité se rencontrent enfin, en leur faveur.