Abus sexuels : comment les responsables de congrégations se forment à la prévention

Les Unions des Supérieurs généraux et des Supérieures générales organisent vendredi 11 juin à Rome le dernier séminaire de leur cycle pour lutter contre les abus sexuels. Une manière de promouvoir une « culture d’attention et de sauvegarde », alors que les supérieurs de congrégations jouent un rôle central dans la protection des mineurs.


Cinq journées pour se former à la prévention des abus sexuels et psychologiques. C’est la feuille de route que se sont donnée, à Rome, les Unions des Supérieurs généraux (USG) et des Supérieures générales (UISG) à Rome, qui regroupent les responsables des congrégations religieuses du monde entier. Depuis février, ils sont près de 300 à se réunir en ligne une journée par mois, pour un cycle de formation qui doit prendre fin vendredi 11 juin. Une première qui témoigne, selon de nombreux participants, d’une prise de conscience de la nécessité de lutter contre ce phénomène.

Au cours de ces formations, ils ont notamment pu entendre des victimes de pédocriminalité, dont le chilien Juan Carlos Cruz, agressé pendant huit ans lorsqu’il était adolescent, et nommé le 24 mars par le pape membre de la Commission pontificale pour la protection des mineurs.
« Vous, dans vos congrégations, vous êtes un point de référence pour guider les autres », a-t-il lancé lors de la journée organisée au mois de mai. Avant d’aborder les traces laissées en lui par les agressions qu’il a subies : « Ce sont des blessures qui sont là et souvent se manifestent au pire moment, quand on s’y attend le moins », leur a-t-il dit.
« Le rôle que vous vous jouez en tant que supérieur est très important. En ce moment, il y a des congrégations qui le gèrent très mal », a-t-il insisté. Au cours de son témoignage très fort, il a aussi souligné qu’il témoignait « au nom de tous ceux qui n’en avaient pas la force ». Avant d’ajouter : « Face à une victime, il ne faut pas avoir peur, imaginer que ces survivants veulent récupérer de l’argent. Ce n’est pas la question. Le survivant ne pense pas du tout à cela. »

« Pour éviter l’effondrement de notre système… »
Car c’est bien la dimension systémique des abus que veulent prendre en compte les organisateurs de cette formation, comme l’a d’ailleurs expliqué aux supérieurs Sœur Maria Rosaura Gonzalez, religieuse thérésienne qui travaille depuis très longtemps sur ces questions. « Pour éviter l’effondrement de notre système, nous ne pouvons pas mettre une petite rustine. La crise des abus est aussi une crise de l’Église, une faillite du système de gouvernement, ou de ceux qui se trouvent dans une position de direction ».
Ces séminaires ont aussi donné lieu à des échanges approfondis entre supérieurs. « Dans notre pays, le plus difficile est de dénoncer et de porter plainte », a constaté au cours des séances de questions-réponses un responsable. « Que peut-on faire face aux victimes ? », a interrogé une autre. « Que faire quand les victimes sont manipulées par les supérieurs qui ont peur que l’on abime l’institution ? », a questionné un troisième.

Responsabilité grandissante
« Il ne suffit pas de rédiger des politiques et des procédures, estime sœur Patricia Murray, la secrétaire exécutive de l’UISG. Nous devons tous travailler à la création d’une culture d’attention et de sauvegarde au sein de nos congrégations dans leur ensemble et dans tous ses ministères. »
« Dans certaines parties du monde, les congrégations s’occupent de soins et de sauvegarde depuis plus de vingt ans, tandis que d’autres commencent tout juste à s’y intéresser, car les gens commencent à parler et à nommer les abus », poursuit-elle.
Si ces formations sont perçues comme importantes, c’est en fait que les supérieurs généraux ont pris ces dernières années une place de plus en plus centrale dans la gestion des abus sexuels. « Lorsqu’il y a un procès à la Congrégation pour la doctrine de la foi, c’est à nous que revient la responsabilité de proposer une sanction ou une mesure de réparation », explique ainsi le père Jean-Michel Amouriaux, supérieur général des Eudistes. « Je n’ai aucun consultant, aucun juriste. C’est moi qui prends cette décision, et pour cela nous avons besoin d’être formés ».
« Il faut maintenant faire connaître ces nouvelles règles sur le terrain »
Le père Amouriaux aborde aussi l’importance de mettre en place dans sa congrégation « des outils pour protéger les mineurs ». « Ce point est celui qui nous demande aujourd’hui le plus grand travail », affirme-t-il. Ce supérieur français a promulgué en février dernier de nouvelles normes pour la protection des mineurs en énonçant en particulier les responsabilités des responsables locaux. « Il faut maintenant faire connaître ces nouvelles règles sur le terrain », poursuit-il.

Le supérieur des eudistes partage les préoccupations d’une autre responsable, la sœur Simona Brambilla, placée à la tête des Missionnaires de la consolation en 2011. Cette congrégation italienne (530 religieuses réparties dans 18 pays), compte-t-elle aussi sur les formations romaines pour maintenir sa vigilance dans le domaine de la lutte contre les abus. Elle vient d’ailleurs tout juste de publier des directives internes, en mars dernier. « En parallèle, nous avons réuni les supérieures de nos communautés, région par région », explique-t-elle.
La sœur Brambilla a également désigné récemment une déléguée chargée de travailler sur ce sujet, et qui entamera en octobre un semestre de cours au Centre pour la protection des mineurs, au sein de l’Université grégorienne.
« Cette initiative est très importante parce qu’elle prend au sérieux la dimension systémique des abus », confirme le père Stéphane Joulain, père blanc et psychothérapeute, qui fut l’un des premiers à travailler dans ce domaine.
Ce religieux fera aussi partie du réseau, qui doit se mettre en place dans les semaines qui viennent, et qui réunira les délégués des congrégations religieuses en charge de la protection des mineurs. « Beaucoup viennent tout juste de prendre leur charge, et le besoin de formation est grand. » Mais surtout, « le travail de protection des mineurs a une dimension collective. Et lorsque l’on est chargé par sa communauté de ce dossier difficile, on éprouve parfois un sentiment de solitude ».

Source : La Croix - Loup Besmond de Senneville (à Rome)