Accompagnement des jeunes, Adrien Candiard (op) invite religieux et religieuses à un décentrement profond

13 novembre 2018, intervention d’Adrien Candiard, op, à la Corref


En me demandant d’intervenir une deuxiême fois pour vous, votre présidente, la sœur Véronique, l’a fait en m’indiquant une feuille de route particuliêrement précise : « Tu as carte blanche. » Et quand j’ai demandé quelques instructions supplémentaires, elle a ajouté : « Tu auras quatre cents supérieurs majeurs devant toi. Qu’est-ce que tu aurais envie de leur dire ? » J’étais déjà dans mes petits souliers à la perspective de m’exprimer devant vous, et vous pouvez imaginer si cela m’a mis à l’aise. Carte blanche… J’étais tenté d’aller sur mes terrains de légitimité, ceux où je connais quelque chose d’un peu solide : le statut de la rationalité dans la théologie sunnite dans l’État mamelouk au début du XIVe siêcle. Au moins, je ne me mettrais pas en danger (sinon le danger, peut-être, de vous ennuyer) ; mais ce ne serait pas prendre la demande de votre présidente au sérieux, car même si ces questions sont essentielles, je ne crois pas qu’elles soient les urgences qui vous occupent prioritairement comme supérieurs majeurs des religieux français. Il faut bien prendre le risque d’une parole plus personnelle, qui s’appuiera sur mon expérience pas bien longue de religieux et de prêtre, et que je vous prie de recevoir en m’accordant du moins l’excuse de la sincérité.

Le premier aveu que je vous dois, c’est que j’ai découvert le thême de notre rencontre en laissant échapper un léger soupir. C’est évidemment un thême três beau et três riche, la conversation ; mais en repensant aussitôt à la formule de Paul VI, « l’Église se fait conversation », dont je ne méconnais nullement la profondeur, je me disais que bien souvent, l’Église se fait plutôt dialogue de sourds, et que la conversation souhaitée a tout de même bien du mal à s’engager. D’abord parce qu’on ne nous écoute pas. C’est notre drame (c’est un prêcheur qui parle !) : nous avons bien des choses à dire au monde, mais le moins que l’on puisse dire, c’est qu’en général le monde ne nous attend pas…

Mais cela marche aussi dans l’autre sens. Car le monde nous dit et parfois nous crie des choses que nous n’aimons pas entendre – moi le premier. Si je suis évidemment bouleversé par les révélations récentes d’abus sur des personnes vulnérables, en particulier des enfants ; si je suis, comme vous tous, sincêrement désireux que les victimes soient écoutées et les coupables punis, et que toutes les mesures soient prises pour que de telles catastrophes ne puissent se reproduire à l’avenir (et je sais que cela a occupé une partie importante de vos travaux, ce dont je vous suis reconnaissant) ; si ce souci et cette émotion n’ont rien de forcé, au contraire, je vous avoue non sans honte que le prêcheur en moi aimerait pouvoir tourner la page et revenir enfin à l’essentiel. Enfin parler du Christ, du Royaume de Dieu, de ce qui m’a fait choisir la vie religieuse, de ce qui fait de moi un chrétien, de ce qui me fait vivre en un mot, plutôt que ces histoires toutes plus sordides les unes que les autres. Mais je ne crois pas que cette attitude de ma part soit juste. Parce que prétendre entrer en conversation, c’est peut-être se laisser bousculer intérieurement, réellement, et non pas stratégiquement ou superficiellement, par ce qui nous est reproché, surtout quand l’accusation est clairement évangélique (la dénonciation de l’hypocrisie !). Si conversation il doit y avoir, elle ne signifie pas courir aprês toutes les lubies à la mode, mais accepter de nous laisser transformer : sans cela, parler de dialogue ou de conversation est absolument vain et illusoire. Je le sais, vous en avez probablement tous un peu assez, et vous aimeriez passer à autre chose ; moi aussi. Mais je crois que cette interpellation a beaucoup plus à nous dire que les accusations, les méfiances, les procédures à mettre en place, les groupes d’écoute, toutes choses fort importantes par ailleurs. Je crois que ce qui est en jeu, c’est le cœur même de l’Évangile et de la vie chrétienne, c’est-à-dire la liberté. Je crois que nous pouvons, dans ces temps difficiles, apprendre non pas seulement à faire notre mea culpa, mais à discerner là où l’Esprit nous attend, à nous ajuster à la mission de l’Église et à notre vocation religieuse. Ou pour le dire autrement, je crois que le temps est venu de relire la lettre à Philémon.

Vous connaissez tous ce petit livre du Nouveau Testament, un des plus courts, avec vingt-cinq versets seulement, mais aussi un des plus substantiels. C’est une lettre personnelle et touchante : Paul renvoie à son ami Philémon, qu’il a évangélisé et baptisé quelques années plus tôt, un de ses esclaves en fuite, Onésime, qui s’était enfui de la maison de Philémon, probablement avec de l’argent volé, et avait trouvé refuge auprês de Paul alors en prison. Auprês de Paul, d’ailleurs, Onésime est devenu chrétien à son tour. Mais Paul le renvoie à son maître Philémon, qui a le droit de le châtier três cruellement, peut-être même de le mettre à mort (par crucifixion), avec pour seule protection une petite lettre, ces vingt-cinq versets qui nous sont parvenus. Vingt-cinq versets, à vrai dire, plutôt décevants si on les lit trop vite. Car on attendrait que saint Paul, face à une situation aussi scandaleuse que l’esclavage, s’insurge et tempête, avec le tempérament un peu sanguin qu’on lui connaît ; qu’il mette son énergie à démontrer qu’il est impossible de se dire chrétien et d’avoir des esclaves ; qu’il ordonne à Philémon, avec toute son autorité d’apôtre, d’affranchir le pauvre Onésime. Au lieu de cela, il n’envoie qu’un petit mot qui se contente de mettre Philémon devant ses propres responsabilités : il s’est enfui esclave, il te revient comme un frêre. Paul n’en dit pas beaucoup plus. Reconnaissons que cette timidité est déroutante – d’autant que Paul ne nous y a guêre habitués. Alors certes, c’est três bien de ne pas trop faire la morale aux gens, mais tout de même, dans le cas d’espêce, il s’agit d’esclavage, pas de bonbons chipés à la boulangerie. Et pourtant, Paul ne le fait pas. Parce qu’il a un but, et que ce but, ce n’est pas d’abord la liberté d’Onésime, l’esclave en fuite ; son but, c’est la liberté de Philémon. Et pour elle, il n’y a pas de compromis possible. Même pour une bonne cause, même pour une três bonne cause comme la liberté d’un esclave, il n’est pas possible de forcer une conscience.

Paul se souvient sans doute trop bien de quel pharisaïsme scrupuleux il a été libéré sur le chemin de Damas, et c’est ce qui motive son refus brutal de toutes les formes d’asservissement à la Loi sous lesquels nous aimons nous réfugier (pensez à la lettre aux Galates !). Le même Paul sait bien, en effet, que Philémon est un temple de l’Esprit Saint, et que dans ce temple, il y a un saint des saints, dans lequel on ne peut pénétrer qu’avec d’infinies précautions et au cœur une terreur véritablement religieuse, qui est la conscience d’un autre ; il sait que c’est quand on s’approche de ce saint des saints qu’il faut repenser et appliquer toutes les rêgles de pureté que l’Ancien Testament nous décrit pour le culte du temple de Jérusalem, et non pas quand on prépare purificatoires et manuterges à la sacristie. Et la lettre à Philémon, chef-d’œuvre de délicatesse, nous donne à voir avec quel respect Paul se tient à la porte de ce sanctuaire.

Je repensais à cette lettre l’été dernier, quand le pape nous a demandé de prendre une journée de jeûne et de priêre à la suite des révélations qui venaient de secouer, une fois de plus, l’Église américaine. Je m’y étais prêté de façon un peu distanciée, parce qu’au fond, comme vous tous certainement, je ne peux éprouver aucune forme de solidarité avec des abuseurs d’enfants : leur crime m’est proprement incompréhensible. Mais une expression du pape est venue titiller ma certitude d’être dans le camp du bien : « abus de conscience ». Je n’ai jamais, Dieu merci, été tenté de m’en prendre à l’innocence d’un enfant, mais je perçois mieux en revanche combien la frontiêre de la conscience de l’autre est fragile, et combien il est aisé de la saccager. Et là-dessus, ma bonne conscience à moi se trouve sur un terrain nettement plus fragile. Dans l’accompagnement d’adultes ou de jeunes, dans le sacrement de la réconciliation, dans mes petites responsabilités dans la formation des frêres aussi, ai-je toujours approché avec crainte et tremblement le sanctuaire inviolable et sacré de la conscience humaine ? Si je n’ai pas mis en place de systême d’abus généralisé, je ne suis pas certain d’avoir toujours fait grandir la liberté de ceux qui s’ouvraient à moi. Je ne le dis pas pour me frapper la poitrine, mais cela m’oblige à un examen de conscience régulier, peut-être quotidien.

C’est délicat parce que, dans ces domaines si sensibles, nous manipulons des matiêres nucléaires. Quand je dis « nous », je n’entends pas seulement les prêtres, mais bien nous tous qui pouvons, que ce soit avec des laïcs ou en communauté, exprimer une parole de nature religieuse. Nous manipulons des matiêres nucléaires, parce que « Dieu », « le Royaume », « l’absolu », « la sainteté » et même « le bonheur » sont des notions d’une extrême puissance, qui peuvent mobiliser ceux à qui nous parlons de maniêre extraordinaire, mais qui peuvent du même coup engendrer chez eux des dégâts considérables. En particulier quand ils sont, d’une certaine façon, vulnérables ; je pense en particulier aux jeunes, qui s’interrogent peut-être sur leur vocation, ou en tout cas sur le moyen de prendre au sérieux leur vie chrétienne. Parce que bien souvent, à l’exception des plus mûrs d’entre eux, l’abus de conscience, ils le demandent. Aux prises avec des questionnements vertigineux, souvent inquiétants, ils seraient apparemment três heureux qu’une parole d’autorité leur tombe du ciel non pour les aider à éclairer laborieusement leur conscience, mais pour la remplacer. Or les aider, ce n’est pas se couler dans cette demande, mais au contraire les aider à y poser des limites.

Ce n’est pas, toutefois, parce que les matiêres nucléaires sont dangereuses que je milite pour la sortie du nucléaire. Renoncer à parler de Dieu parce que certains en parlent mal, ce serait un peu vite jeter l’Enfant Jésus avec l’eau du bain. Mais notons que beaucoup de nos contemporains l’ont déjà fait, et que si nous ne prenons pas, pour nous-mêmes, les précautions qui s’imposent, alors la vague que nous connaissons aujourd’hui ne fera pas dans le détail. Il ne s’agit pas seulement de mettre en place des procédures pour éviter des crimes pédophiles, mais de combattre le mal à la racine, en remettant la conscience à sa place – celle d’un sanctuaire inviolable.

Parce que, dans ce domaine, le problême ne vient pas seulement des monstres et des pervers. Il y a bien sûr ceux qui veulent exercer leur puissance, compenser leurs frustrations, vivre par procuration, soulager je ne sais quelle pulsion morbide de destruction. Mais il est aussi possible, quand on est quelqu’un de bien, avec les meilleures intentions du monde, de faire beaucoup, beaucoup de mal. C’est toujours le cas quand on confond les priorités. La priorité, la seule, c’est que la personne qui se confie à moi d’une façon ou d’une autre, grandisse en liberté. Qu’elle aime Dieu plus librement, qu’elle écoute la voix de l’Esprit Saint qui s’adresse à elle (et pas à moi). L’ennui, c’est que moi, quand je la reçois, je veux être efficace. Je veux régler son problême, parce que je suis quelqu’un qui rêgle les problêmes. Avec moi, ça ne traîne pas. On sait pourtant que l’Esprit Saint prend souvent son temps, et qu’une vie spirituelle authentique, précisément, ça traîne – ou du moins, ça ne suit jamais les rythmes de croissance planifiés à l’avance. Je n’ai pas toujours la patience qu’il faut. J’ai peur qu’on me juge mauvais, puisque je ne rêgle pas le problême. Grande est alors la tentation de pénétrer avec mes gros sabots dans la conscience qui s’ouvre à moi, pour régler le problême moi-même, surtout quand je vois bien ce qu’il faudrait faire. Il serait si facile de lui forcer la main, pour son bien ! Je crois que le mécanisme diabolique par excellence, c’est celui du raccourci : tu peux atteindre ton objectif plus vite, si tu t’arranges un peu sur les moyens… En matiêre spirituelle plus qu’ailleurs, pourtant, il ne sert à rien de tirer sur les carottes pour les faire pousser. Il ne sert à rien de forcer la main de quelqu’un pour qu’il agisse objectivement bien, qu’il fasse de « bonnes actions », s’il n’aime pas, ne choisit pas ce bien.

Je prendrai là-dessus deux exemples bien différents. Le premier, j’y ai été confronté assez directement bien des fois. On se retrouve souvent sollicité pour des conseils, en particulier pour des jeunes, sur la vie affective et sexuelle (domaines sur lesquels notre expertise n’a d’ailleurs rien d’évident au premier regard, mais c’est une autre question). En admettant même que nous soyons nous-mêmes tout à fait à l’aise intérieurement sur le sujet, que nous ne soyons pas tentés de régler nos comptes et nos frustrations dans la vie de celui qui nous écoute, nous voilà quoi qu’il arrive en terrain délicat. Le réflexe de beaucoup, ai-je constaté trop souvent, c’est plutôt de calmer les ardeurs et d’éviter que le jeune en question, encouragé il est vrai par une société qui ne pousse guêre à la rigueur en ce domaine, n’expérimente un peu trop vite, et trop légêrement, les « actes exclusifs des époux », comme dit pudiquement le magistêre. Je ne conteste pas, par libéralisme ou relativisme moral, l’objectif en lui-même. Je déplore en revanche d’avoir rencontré bien des jeunes qui ont subi, au nom de cet objectif, des approches pastorales plutôt terrorisantes, d’autant plus efficaces qu’elles jouaient sur les angoisses déjà naturelles que provoquent la sexualité et la découverte de l’autre. Enfin, efficaces, je n’en suis même pas si sûr : outre qu’elles nouent des malaises existentiels durables, ces façons d’agir infantilisent et provoquent une relation ambiguë au péché lui-même. Si le péché, c’est un bien désirable mais interdit, alors j’aurai beau me soumettre à la loi divine, une partie de moi continuera à chercher la premiêre occasion de le saisir. Il est bien plus efficace, évidemment, d’apprendre à reconnaître et à aimer le bien véritable. Le bien est-il si peu attirant qu’il nous faille jouer sur la peur du mal ? La vertu de chasteté, la vraie, celle qui consiste à n’aimer dans l’autre rien d’autre que lui-même, est-elle si peu épanouissante qu’on ne puisse la découvrir et la désirer pour elle-même ? Évidemment, il est plus long et plus difficile d’accompagner à la liberté que de dire le permis et l’interdit ; mais c’est aussi, vous en conviendrez, nettement plus intéressant. Je m’échauffe un peu sur ce point, parce que j’ai pu constater de tels dégâts…

Mon deuxiême exemple concerne plus directement nos communautés religieuses, et dont vous êtes certainement familiers. Je parle de la confusion entre for interne et for externe, et de l’ignorance trop souvent constatée du canon 630, alinéa 5, que sans doute vous connaissez par cœur, mais qui n’est pas toujours systématiquement appliqué : « Les membres iront avec confiance à leurs Supérieurs auxquels ils pourront s’ouvrir librement et spontanément. Cependant il est interdit aux Supérieurs de les induire de quelque maniêre que ce soit à leur faire l’ouverture de leur conscience. » Le droit canon, par cette distinction des deux fors, nous fournit des outils de sauvegarde de la conscience, et ces outils sont essentiels parce qu’ils nous gardent de la tentation diabolique du raccourci : pour le bien de ce frêre, pour le bien de cette sœur, ne serait-il pas meilleur que je sache tout et puisse agir en conséquence ? Eh bien non, pour le bien même de la sœur ou du frêre, il est essentiel que l’on ne sache pas tout. Même si cela semble moins efficace.

Derriêre cette tentation, il y en a une autre, si puissante parce qu’elle prend racine dans notre générosité même : notre envie de sauver le monde, de sauver nos frêres et nos sœurs. Vous le savez mieux que moi, Dieu merci, nous ne les sauvons jamais, parce qu’ils ont déjà été sauvés. Et notre mission, de baptisés, d’Église, de religieux, c’est d’être au service de ce salut-là, dont nous ne sommes jamais la source.

Rouvrir avec vous la lettre à Philémon ce matin, ce n’est pas pour moi l’occasion de nourrir le procês contre l’Église ou de participer à un interminable acte de contrition, mais d’abord de nommer un peu plus précisément le problême. La dénonciation trop vague, ou trop générale, d’un cléricalisme mal défini peut conduire à un climat délétêre, voire mortifêre, de méfiance généralisée dont nous avons connu des exemples tragiques tout récemment. Ce n’est pas, d’ailleurs, en désignant le clergé comme l’ennemi ou en l’enfermant dans des sacristies que nous attirerons les vocations… Mais surtout, il s’agit pour moi de regarder plus exactement ce qu’est notre mission dans le monde, une mission dans laquelle je crois que la vie religieuse a une place essentielle ; et c’est une mission exaltante et enthousiasmante. Cette mission, c’est celle que Paul s’assigne à l’égard de Philémon : se mettre au service de la liberté de Philémon.

Cette liberté, en effet, n’a rien d’évident. Les servitudes vécues sont multiples, et pas toujours où on les attend. Je ne vais pas les lister avec vous ce matin, car ce serait long et fastidieux, mais la liberté intérieure est, nous le savons, un long chemin de remise confiante à l’Esprit Saint – et à lui seul. C’est un chemin souvent sinueux, et parfois fulgurant, où personne ne peut décider de rien à notre place, mais où on a pourtant besoin d’aide. La mission de l’Église n’est pas de remplacer l’Esprit dans ce cheminement, mais au contraire de le servir ; la mission des baptisés, c’est d’être les ministres de cette liberté spirituelle – dans ses différentes formes, qui ne réclame heureusement pas seulement des prêtres. Dans ce ministêre, au-delà des nombreuses formes qu’il peut prendre, vous le savez comme moi, il n’y a qu’une seule méthode qui fonctionne : il faut aimer celui avec qui on chemine. Et l’aimer chastement, d’un amour qui ne mette pas la main sur lui. Dans un monde où les groupes, les identités, la publicité, cherchent à enrôler et à posséder les hommes, nous pouvons leur offrir non pas un camp de plus, une identité de plus, mais la chance d’avoir des frêres.

C’est là que nous avons, comme religieux, une place essentielle. Parce qu’être frêres et sœurs, ça nous connaît. Nous savons en particulier que c’est difficile, et sommes vaccinés contre les illusions romantiques d’une fraternité naturellement harmonieuse et facile. Nous savons ce que cela réclame d’efforts, de compromis, de conversion, de proposer une fraternité véritable et exigeante. Cela demande aussi du droit, des rêgles, du juridique, car c’est cette objectivité de nos institutions qui protêge la liberté de chacun, sa liberté intérieure. On connaît la phrase de Lacordaire : « Entre le faible et le fort, entre le riche et le pauvre, c’est la liberté qui opprime, et c’est la loi qui affranchit ». Elle ne vaut pas seulement pour les rapports économiques : dans nos communautés aussi, c’est la loi qui affranchit des dominations non nommées dont parlait le frêre Patrick à propos du gouvernement de la liturgie, des dominations charismatiques, des dominations affectives au nom du bien. Quand je dis que le droit nous sauve, je ne parle pas des commandements de la loi, mais bien du droit comme institution, celui qui limite le commandement et lui donne un cadre. Là où l’objectivité du droit n’existe plus, la fraternité n’existe pas non plus : il n’y a plus que des pêres et des mêres plus ou moins bienveillants, et des enfants plus ou moins terrifiés. Nous n’en avons eu, dans l’histoire même récente de la vie religieuse, que trop d’exemples pour pouvoir l’ignorer. C’est le respect du droit qui fonde la fraternité, parce que c’est sur ce droit, sur ces institutions, sur ces rêgles qui nous gardent plus encore que nous ne les gardons, que nous avons engagé un jour notre liberté.

Nous avons, d’un ordre à un autre, d’une congrégation à une autre, des charismes três différents. C’est une des richesses de ces rencontres que de permettre de se rendre compte de cette richesse insoupçonnée. Mais je crois que nous avons une vocation commune, que nous vivons chacun dans notre domaine : celle d’être, là où nous sommes, collaborateurs de l’Esprit Saint, et donc collaborateurs d’une conversation dont nous ne sommes pas des interlocuteurs, mais des ministres. Ce ministêre-là, cette diaconie-là, demande évidemment une ascêse, et même l’ascêse la plus radicale qui soit, autrement plus radicale que de se passer de chocolat, parce qu’elle appelle à un décentrement profond – que j’essayais déjà d’évoquer avec vous hier. La jeunesse, paraît-il, est éprise d’absolu : je crois que c’est un absolu que nous n’aurons pas honte de pouvoir lui proposer de partager avec nous, et qui n’a rien à voir avec les fausses radicalités qui confondent le don de soi et l’autodestruction.

Cette ascêse peut nous obliger à repenser le rapport d’obéissance religieuse, si nous sommes pris dans le couple mortifêre contrainte/négligence. Nous pouvons le repenser, comme les sources médiévales nous y invitent (j’avoue, à la fin de mon intervention, que Thomas d’Aquin est en arriêre-fond de tout ce que je vous dis depuis le début…), comme un acquiescement de l’intelligence plutôt que comme une humiliation de la volonté. On obéit, non parce que le supérieur parle in persona Christi capitis, mais bien parce qu’il dit quelque chose de raisonnable et de convaincant. Ce n’est nullement le rêgne de la volonté propre que je décris là, mais la condition d’une adhésion réelle et profonde. Quand mes supérieurs m’ont annoncé qu’ils comptaient m’envoyer au Caire, cela ne correspondait pas du tout à mes plans et cela m’a plutôt déboussolé ; je savais aussi que, si je me roulais par terre en pleurant, on ne me forcerait pas la main (vous savez comment sont les supérieurs…). Obéir pour moi, à ce moment-là, ça n’a pas voulu dire croire que mes supérieurs me transmettaient la volonté de Dieu, mais prendre au sérieux leur demande, chercher à la comprendre et pour finir y adhérer par mon intelligence : c’est ce qui m’a permis par la suite non seulement d’y vivre de grandes joies, mais aussi d’expérimenter la liberté profonde d’une vie religieuse qui ne se bâtit pas comme une carriêre personnelle, mais dans des projets plus grands que moi, auxquels je peux néanmoins adhérer pleinement, de tout mon être. Vous connaissez tous, je pense, ce paradoxe de l’obéissance et de la liberté : c’est lorsque nous ne vivons plus pour nous-mêmes que nous commençons à vivre pleinement ; mais les vies volées ne sont que la caricature tragique de ce que peuvent être les vies données.

« Témoigner de la Parole », dit le thême d’aujourd’hui, en conclusion de notre rencontre. Distrait comme je suis, je ne m’en suis aperçu qu’hier soir. C’est pourtant bien la route que j’ai cherché à tracer avec vous ce matin, en vous partageant três simplement mes soucis comme mes enthousiasmes, avec l’exemple de Paul servant justement la Parole qui le précêde, qui agit dans son ami Philémon, dans le respect de la liberté de Philémon, dans le service de la liberté de Philémon. J’aurais pu vous proposer, alors que l’Avent n’est pas loin, un autre grand modêle de la vie religieuse (en écho peut-être avec la figure du marieur que j’évoquais hier), ce Jean-Baptiste qui est capable de définir précisément sa mission comme le service d’une conversation qui n’est pas la sienne, mais qui le dépasse, et qui ne prend pas la place du Christ, la place de l’Époux : « Celui qui a l’Épouse, c’est l’Époux ; quant à l’ami de l’Époux, il se tient là, il écoute, et la voix de l’Époux le comble de joie. Telle est ma joie, elle est parfaite. »

À vous comme à moi, je ne souhaite aujourd’hui pas d’autres joies, et je vous remercie, frêres et sœurs, pour votre attention.