Communiquer pour construire une communauté mondiale

“Communiquer la Mission” est le Cours de base de Communication pour la Vie religieuse que l’UISG, en partenariat avec d’autres organisations (Unione Superiore Maggiori d’Italia-USMI ; Multimedia International), promeut depuis deux ans. Nous sommes arrivés à la quatrième édition et nous avons formé plus de 150 sœurs et laïques qui s’occupent de communication pour la vie religieuse. Info : https://communicatingmission.wordpress.com


Patrizia Morgante, Éducatrice, counsellor, modératrice, est actuellement Responsable de la Communication pour l’UISG.
Original en italien

Pour qui s’occupe comme moi de communication sociale, la réalité est un lieu privilégié pour trouver des idées et être créatifs dans notre travail. C’est comme un chantier toujours ouvert.
Il y a quelques jours j’étais assise à une table de restaurant avec des amis et j’ai entendu un enfant crier et courir vers ses parents, une main sur le front et un objet dans l’autre main. J’ai immédiatement pensé que l’enfant était tombé et qu’il s’était blessé, et que cette main cachait du sang. Quand il eut rejoint sa mère, l’enfant a crié en pleurant « l’écran de mon téléphone s’est cassé ! ».
Je vois d’ici votre sourire, à la fois amusé et préoccupé – c’est ce qui nous est arrivé, à moi et à mes amis : nous sommes restés bouche bée.
J’ai commencé par cette anecdote pour deux raisons. La première est que quand nous voulons communiquer quelque chose, le meilleur langage est de raconter une histoire (#storytelling) : cela aide le lecteur à entrer dans le sujet et cela éveille chez lui, non seulement la partie cognitive, mais aussi la partie affective et corporelle ; notre personne réagit dans son entier par sympathie et/ou empathie.
Qui, mieux que les religieuses, a beaucoup d’histoires à raconter pour dire, comment, aujourd’hui, le charisme s’incarne dans un contexte ?
La seconde raison est de nous faire réfléchir ensemble : nous, les adultes, nous avons utilisé nos catégories culturelles et générationnelles pour interpréter la scène qui se déroulait sous nos yeux (l’enfant qui court vers ses parents…). La réalité nous a étonnés, elle nous a surpris, nous n’étions pas préparés pour la comprendre. Les jeunes naissent et grandissent dans une culture digitale et nous n’avons pas la formation nécessaire pour accueillir leur manière d’habiter le monde ; il nous est donc presque naturel de la juger, en oubliant que, quand nous étions adolescents, nous déchainions les mêmes réactions chez les adultes. Le risque que nous courons est caractéristique d’une société liquide : « …il ne s’agit pas de l’opposition entre deux visions de la vie différentes, mais bien de deux visions différentes qui vivent l’une à côté de l’autre sans se rencontrer » .

Sommes-nous “pouces” ou “index” ?

Quand nous tapons un texte sur le clavier de notre smartphone, utilisons-nous nos pouces ou notre index ? La réponse à cette simple question représente l’écart générationnel entre ceux qui perçoivent le clavier comme le prolongement de leurs mains et ceux qui, comme les adultes, comme un objet qui demande un effort d’utilisation.
La relation entre le monde des jeunes et les medias digitaux est une réflexion qui nait précisément du chemin vers le Synode des Évêques sur « Les jeunes, la foi et le discernement vocationnel » (#Synod2018 ) et qui interpelle au premier plan la vie religieuse féminine. Les jeunes (15-29 ans) habitent le monde digital comme une prothèse de leur corps et de leur esprit qu’ils ne voient pas comme une partie étrangère ; les adultes que nous sommes n’éprouvent probablement pas la même chose mais doivent se mettre à l’écoute et entrer en dialogue sur ce que cela implique : de quelle manière la personne parvient-elle à maturité dans le monde digital ? Quelles sont les valeurs qui la nourrissent ? Comment être en mission dans le monde digital en tant que religieuses ?

Cette différence générationnelle dans l’utilisation des media est également présente dans les communautés religieuses. La formatrice se trouve souvent désemparée devant ce monde nouveau, elle peut avoir du mal à l’habiter avec sagesse et à l’intégrer dans le processus de formation. Le défi est de former aux médias et de former à travers les médias digitaux.

Est-il opportun de laisser les sœurs en formation utiliser leurs téléphones portables et leurs tablettes ? Il n’y a pas de réponse qui vaille pour toutes les situations. L’important est d’avoir un dialogue et d’opérer un discernement ensemble pour comprendre les différentes positions, et, surtout, les différents mondes interprétatifs. Nous, qui ne sommes plus jeunes, nous avons appris à habiter le digital après des années de monde analogique (linéaire) : il nous est donc facile de percevoir une séparation entre offline et online, même si cette fracture s’atténue toujours plus.

À mon humble avis, « interdire » ne porte guère de fruits et ne conduit pas à une maturation des capacités de discernement et de décision de la personne. Ceci vaut aussi pour les nouvelles générations. Nous devons stimuler un sens de la responsabilité dans le rapport avec le digital, et former des citoyennes et des citoyens digitaux raisonnables.

Quand nous parlons des sœurs en formation, il s’agit probablement de personnes qui ont grandi dans le digital, où il n’y a pas de séparation mais qui est tout entier un mécanisme fluide onlife (vie online).
Le monde digital des jeunes s’est orienté à créer et nourrir des relations sociales, mais il est habité aussi pour vivre un quotidien fait d’applications, de billets d’avion électroniques, de forums thématiques, d’achats en ligne, de rendez-vous médicaux, de prévisions météorologiques, d’e-books, de musique, de télévision on demand (sur commande), de films.

Les femmes qui demandent à entrer dans les congrégations sont des femmes insérées dans ce siècle avec les exigences et les rêves caractéristiques de son histoire. Ces mêmes femmes ont cherché la congrégation sur Google en insérant des mots-clés. Il est plus rare qu’elles entrent parce qu’elles ont été élèves de nos écoles ou parce qu’elles ont été touchées par notre témoignage de foi dans le quotidien de la paroisse ou du quartier.

Une vie religieuse toujours plus digitale

Même si nous ne sommes pas « nées dans le digital », nous est-il possible aujourd’hui de vivre en-dehors de ce monde digital ? Et si ce n’est pas possible, comment habitons-nous ce monde en tant que Religieuses ? Que nous demande-t-il d’apprendre, à nous qui sommes Responsables d’Instituts insérés dans le XXIème siècle ?

Il existe aujourd’hui un grand espace ecclésial qui est le monde digital : comment y sommes-nous présentes en tant que congrégation ? Avons-nous une identité digitale claire ? Que dit notre site de ce nous sommes ? Que « postons »-nous sur les réseaux sociaux pour dire aux habitants du digital la beauté qui peut encore jaillir de notre charisme ? Sommes-nous consciemment présentes sur le web 2.0 ?

Il y a dans le monde digital une réelle soif de beauté et de vérité : qui, mieux qu’une religieuse, peut aller à la rencontre de cette soif, se laisser toucher, et y répondre ? Peut-être devons-nous seulement apprendre à le faire de façon différente. La toile ne répond pas à la logique pyramidale et hiérarchique fréquente dans le monde religieux. Nous devons apprendre à être immergés dans la multitude, mais sans renoncer à notre parole évangélique ; ne pas être envahissants, moralistes, juges. La toile nous exclut si nous voulons imposer ; elle ne nous suit pas, tout simplement. Notre crédibilité n’est pas évidente, nous devons la conquérir. Si nous voulons rester dans la course, nous devons accepter et stimuler le dialogue authentique.

Si nos réponses ne nous satisfont pas, cela veut dire que nous sommes invitées, en tant que responsables et en tant que religieuses, à approfondir une “culture de la communication” : en nous-mêmes, dans notre congrégation, dans le monde ecclésial et dans le monde séculier.

Que veut dire développer une “culture de la communication » pour une congrégation ? Je vais essayer d’en dire quelque chose, sans prétendre épuiser ce thème qui est un défi complexe, mais auquel nous ne pouvons pas nous soustraire.
La communication aujourd’hui est en même temps une mission en soi et un élément transversal de la mission de la Congrégation. Il serait bon que tous les Instituts aient une sœur (ou une personne laïque) qui s’occupe de communication (ad intra et ad extra), même si ceci ne signifie pas que l’on donne un blanc-seing à la communicatrice. C’est la Congrégation tout entière qui communique ; le Gouvernement général est responsable de l’identité institutionnelle d’une Congrégation et doit travailler avec la chargée de communication tant pour les contenus que pour le style de communication.

J’entends souvent définir le web 2.0 comme une série d’instruments pour communiquer : mais il s’agit en réalité de véritables espaces anthropologiques où la vie se déroule avec ses règles et ses langages. Pour faire comprendre ce concept fondamental, j’utilise toujours un exemple : iriez-vous à une réception dans une ambassade en maillot de bain ? Chaque lieu a ses règles sociales et crée des langages et des dynamiques qui lui sont propres. Tout cela vaut également pour les espaces digitaux.

Il me semble percevoir chez les Supérieures une certaine peur à l’égard des nouveaux médias ; une méfiance vis-à-vis de la presse, y compris de la presse catholique ; un désintérêt qui, malheureusement, se transforme en invisibilité pastorale. Chacun a droit à ses opinions personnelles, mais quand nous avons une fonction de responsable ou de formatrice, nous avons le devoir de connaitre et de comprendre le monde digital, d’être conscientes de ses vertus et de ses côtés obscurs. La toile doit être un espace de responsabilité et d’éducation.

Revenons à la presse. Si nous ne nourrissons pas de bonnes relations avec la presse, qu’elle soit catholique ou laïque, nous ne changerons jamais l’image que celle-ci se fait des religieuses : si nous ne racontons pas nous-mêmes qui nous sommes, c’est elle qui le fera, sans nous connaitre. Si nous laissons des espaces blancs, la presse les remplira, contribuant ainsi au flot de fausses nouvelles (fake news) contre lequel le Pape François nous met en garde . Ce que nous ne faisions auparavant que dans la paroisse ou sur la place publique, nous devons le vivre aujourd’hui aussi dans le monde digital.

Comment nous sentons-nous, que ressentons-nous quand nous vivons une belle expérience ? Que faisons-nous quand notre cœur explose de joie ? Moi, en général, je le partage avec quelqu’un ; je ressens le besoin viscéral de le raconter. C’est cela, la communication ! C’est cette passion que nous sentons en nous et qui nous pousse à vouloir raconter ce qui est beau ; même quand cette beauté naît des cendres de la douleur.
Et s’il existe une spécificité des religieuses dans le digital, c’est précisément ceci : se faire voix, image, son, visage de cette beauté qui naît avec discrétion dans les lieux où tous ne voient que souffrance et violence ; devenir regard digital qui raconte la bonne nouvelle ; devenir espace d’écoute en réseau pour que les autres puissent partager. Si nous, les femmes, nous protégeons la vie, il nous deviendra spontané de nous occuper de celle qui se déroule sur la toile ; elle n’est pas moins vraie, elle est seulement vécue dans un autre cadre.

Le Bureau Communication de la Congrégation

Un objectif que je me fixe souvent est : il faudrait des personnes formées professionnellement pour faire tout cela ! Nous sommes peu nombreuses, et nous n’avons pas de moyens ! Je comprends cette perplexité et je la partage. C’est vrai, dans la communication aujourd’hui il faut investir si nous voulons effectuer une communication de qualité ; mais je ne suis pas convaincue que le seul obstacle se trouve au niveau des ressources économiques. Il est nécessaire tout d’abord de nous rendre compte que « bien communiquer la mission » est une priorité, et nous trouverons ensuite les chemins pour y arriver. Il n’est pas nécessaire de faire beaucoup de choses : il vaut mieux en faire moins, mais bien, en équilibrant les instruments et les espaces pour la Communication à l’intérieur de la Congrégation et pour la Communication à l’extérieur. Nous pouvons nous appuyer sur des professionnels externes ou former des sœurs afin que leur mission soit de s’occuper de l’identité communicative et digitale de l’Institut.

Nous avons demandé à quelques communicatrices qui travaillent pour la vie religieuse : Quelles difficultés rencontres-tu dans ton travail ? Que demanderais-tu au Gouvernement général pour faciliter ton travail ?
Voici quelques réponses qui peuvent nous aider à mieux comprendre leur point de vue :

-  On pense que bien communiquer signifie seulement avoir un site internet (mais ensuite on ne le met pas à jour)
-  On consacre peu de temps à partager les contenus
-  Le Gouvernement général ne délègue pas la communication à la responsable ; le contrôle et la méfiance dominent
-  Peu de considération envers la communication : elle est mal connue, et sous-estimée
-  Peu de moyens investis
-  Une claire division des tâches entre le Gouvernement général et le Bureau communication
-  Apprendre à partager les informations
-  Accepter le fait que la visibilité n’est pas un manque d’humilité

#FormationOnline #Formation

Dans le Plan Stratégique 2016-2020 rédigé par l’UISG, la communication tient une place essentielle. Pendant ces presque trois ans de vie du Bureau Communication, nous avons cherché à améliorer la communication avec les membres, et celle des membres entre eux ; car nous savons que lorsque les Supérieures ont un meilleur accès aux informations, cela facilite leur mission de gouvernement et elles se sentent davantage plus soutenues et accompagnées. Il reste beaucoup à faire, mais nous avons de nouvelles idées, et nous pensons aussi à la prochaine Assemblée plénière de l’UISG des 6-10 mai 2019.
L’aspect qu’il me semble important de souligner ici est la priorité donnée, depuis la fin de 2016, à la formation des communicatrices et à la sensibilisation des Gouvernements généraux au thème « Communiquer la mission ». Nous l’avons fait et nous le faisons encore à travers des cours, des séminaires, des webinaires. Nous allons également publier ces jours-ci un manuel de communication pour la vie religieuse féminine : ce sera un instrument souple et d’utilisation immédiate pour les personnes qui exercent cette mission délicate et passionnante dans les Congrégations.

À la fin du Cours “Communiquer la mission” qui s’est déroulé en octobre 2017, nous avons demandé aux participantes de partager une chose qu’elles emportaient avec elles et une chose dont elles souhaitaient se libérer, après ce qu’elles avaient appris.
Sœur Giovanna, une Supérieure générale, écrit : « Je ne voudrais emporter avec moi que la conscience de l’importance de la communication, conscience qui suscite l’enthousiasme, l’envie de faire, l’urgence de la faire, le partage… Mais je voudrais laisser ici dans cette pièce le pessimisme, le découragement, la déception et la petitesse. Somme toute, même si nous sommes petites, nous pouvons commencer à faire quelque chose ! »

C’est le vœu que je formule pour moi et pour chacune d’entre vous. Courage !

« La vérité vous rendra libres » (Jn 8, 32).
Fausses nouvelles et journalisme de paix

Seigneur, fais de nous des instruments de ta paix.
Fais-nous reconnaitre le mal qui s’insinue dans une communication qui ne crée pas la communion.
Rends-nous capables d’ôter le venin de nos jugements.
Aide-nous à parler des autres comme de frères et de sœurs.
Tu es fidèle et digne de confiance ; fais que nos paroles soient des semences de bien pour le monde :
Là où il y a de la rumeur, que nous pratiquions l’écoute ;
Là où il y a confusion, que nous inspirions l’harmonie ;
Là où il y a ambiguïté, que nous apportions la clarté ;
Là où il y a exclusion, que nous apportions le partage ;
Là où il y a du sensationnalisme, que nous usions de la sobriété ;
Là où il y a de la superficialité, que nous posions les vraies questions ;
Là où il y a des préjugés, que nous suscitions la confiance ;
Là où il y a agressivité, que nous apportions le respect ;
Là où il y a la fausseté, que nous apportions la vérité.
Amen.

François

Site internet : http://www.internationalunionsuperiorsgeneral.org/fr/
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Plateforme Communiquer la mission https://communicatingmission.wordpress.com