Edito : "Supplions pour la fraternité"

Dans le deuil, l’effroi, la colère tout au-dedans qui nous saisit, il est bien difficile de trouver les mots face à la barbarie de l’assassinat de M. Paty, enseignant d’histoire-géo de Conflans St Honorine.


Supplions pour la fraternité, si chère à toutes les traditions religieuses, si essentielle au monde commun de notre République.

Supplions avant tout pour M. Paty, sa famille, ses proches, ses élèves et collègues et toutes celles et ceux qui se vouent à l’éducation au respect et à l’esprit critique, tous deux vitaux

Je vous propose ces lignes, tragiquement éclairantes, d’Adrian Candiard, dans son dernier petit livre. Une lecture indispensable.

«  Les théologies qui conduisent au fanatisme, ou qui le favorisent, sont fort différentes entre elles, et leurs fruits ne se ressemblent pas toujours. Elles ont pourtant quelque chose en commun, que je soupçonne d’être la racine même du fanatisme : ce sont des théologies qui ont mis Dieu à l’écart. (…) Le fanatisme est un bannissement de Dieu, presque un athéisme, un pieux athéisme, un athéisme de religieux – un athéisme qui ne cesse de parler de Dieu, mais qui en réalité sait fort bien s’en passer. (41-42) La place laissée vide par cette absence n’est pourtant pas laissée vacante bien longtemps : elle est vite occupée par autre chose. (…) on compense ce vide, on le remplit. Que trouvera-t-on pour jouer le rôle de Dieu ? De préférence quelque chose qui lui ressemble (…) de confondre avec Dieu, de considérer comme absolus des objets qui touchent à Dieu, ou qui viennent de lui. Dieu seul est absolu : tout ce qui n’est pas Dieu est relatif, même et surtout quand ce relatif a de la valeur. Dieu seul est Dieu. (52) On peut idolâtrer jusqu’à sa religion même. C’est souvent une façon subtile, insidieuse, de mettre au centre de sa vie non pas Dieu, mais soi-même, sa propre identité, surtout quand on doute de cette dernière et qu’on ressent le besoin de la renforcer. (55)

Le fanatisme est, peut-être d’abord, une maladie de la vie spirituelle. (Elle a) une conséquence unique : l’enfermement et même un double enfermement. Les idoles sont incapables de procurer la liberté intérieure ; c’est peut-être même à cela qu’on les reconnaît. Elles créent de l’obsession, du scrupule, de la peur. Mais il y a encore un autre enfermement que provoque l’idolâtrie : l’enfermement à l’égard du réel. L’idole crée un monde clos et parfaitement cohérent que le réel ne peut jamais venir heurter. Je peux faire de la Bible ou du Coran un univers absolument clos, qui ne rencontrera jamais le réel. (65-66)

Prendre soin de cette béance vertigineuse, refuser nos tentations idolâtriques : c’est un ascétisme véritablement exigeant, une aventure spirituelle ». (86)

Sr Véronique Margron, présidente de la Corref

Du Fanatisme, quand la religion est malade, Cerf, 2020.