Frère David : « Nous, on a choisi de vivre confinés, et cela nous procure la stabilité » (LE POINT 5/04/2020)

ENTRETIEN. Confinement, rapport à la mort et à notre corps, relations sociales… Le père abbé du monastère d’En-Calcat livre ses réflexions. Déroutant. Propos recueillis par Jérôme Cordelier


Dans l’abbaye Saint-Benoît d’En-Calcat (Tarn), au pied de la montagne Noire, à quelques kilomètres de Castres, ils sont une quarantaine de moines à vivre confinés. Un confinement choisi et à vie, organisé selon une règle établie – au Ve siècle ! – par saint Benoît de Nursie, fondateur de l’ordre des bénédictins. Lieu de passage important – sauf en ce moment, règles sanitaires obligent – et à distance, une abbaye est une bonne place d’écoute et d’observation du monde.

Ancien professeur de français, lettré et piquant, frère David, père abbé d’En-Calcat, a publié, juste avant la crise sanitaire, une exégèse de l’évangile de Marc – Marc, l’histoire d’un choc (éditions du Cerf)–, texte biblique qui résonne dans notre situation actuelle. L’homme de Dieu partage ses réflexions sur ce moment historique engendré par la pandémie du coronavirus et le confinement de la majeure partie de l’humanité. Paroles… déroutantes.

Le Point : Quelles perceptions avez-vous de ce moment de crise historique et de confinement généralisé ?

Frère David : Pour nous, moines, cet épisode nous renvoie à ce qui est au cœur de notre vocation : la stabilité. Cette pandémie n’a pas produit un changement réel dans notre quotidien puisque nous sommes habitués à vivre dans un même espace les uns avec les autres. Mais elle nous déstabilise dans le sens où nous ne recevons plus d’hôtes. Or, accueillir des personnes qui viennent de l’extérieur et de tous les horizons est un poumon de vie pour nous, une respiration. Nous n’avons pas l’impression d’être confinés à la différence de la plupart des êtres humains : cet état est notre vie habituelle. Nous sommes quarante moines à vivre dans des espaces vastes, et qui ont été conçus pour un confinement perpétuel. Pour nous, la situation n’est pas oppressante, contrairement à beaucoup de nos contemporains. La nouveauté est dans le relais de l’information. Ce n’est pas l’obsession du moine que d’aller quérir de l’information, mais, en cette période, nous y sommes, comme tout le monde, beaucoup plus attentifs. Et nous prions pour les gens qui subissent ces circonstances. Nous, on a choisi de vivre confinés, et cet état, je le répète, nous procure la stabilité. Les autres, non. Nous nous représentons ce que cela peut signifier pour une personne seule, un couple, une famille recluse dans un appartement étroit. Notre rêve de changement n’est pas de faire en sorte que tout le monde adopte un mode de vie monastique.

C’est étonnant que vous ayez commencé par parler de cette stabilité que peut produire votre confinement choisi. Pour une grande partie de l’humanité, actuellement, le confinement représente une période très déstabilisante…

Bien sûr, parce que sont remises en question les habitudes de chacun. La vie coutumière pour la plupart de nos contemporains, c’est de bouger, de sortir, et ce faisant, peut-être de fuir. L’homme moderne est un animal fugitif, condamné à marcher en avant, sinon, il disparaît. La vie monastique, c’est l’acceptation que la mort s’inscrive dans notre horizon et soit partie intégrante de notre environnement quotidien. En trente-cinq ans de vie monastique, j’ai dû voir mourir soixante-dix frères et, depuis onze ans que je suis père abbé, j’en ai enterré trente. Une cadence naturelle dans l’existence d’un moine. La mort fait partie de notre vie. Dès son entrée chez nous, chaque novice apprend à vivre avec.

Cette pandémie est-elle en train de transformer notre rapport à la mort ?

Ce moment révèle le déni de la mort qui, depuis longtemps, est prégnant dans notre civilisation postmoderne. Ces jours-ci, tragiquement, la mort nous saute aux yeux parce que les hôpitaux n’ont plus la capacité de gérer tous les malades. On soigne avec peine, on voit échapper des personnes sans pouvoir même les accompagner paisiblement vers leur destin final. Il y a une perte de pouvoir qui s’effectue dans des conditions très violentes, d’autant plus que la médecine a été sacralisée. Il y a un mois, un père jésuite est venu ici même à l’abbaye nous donner une conférence sur l’homme augmenté et le transhumanisme. Quinze jours après survenait cette affaire de virus… Drôle de coïncidence, non ? Dans nos sociétés où l’ultrarapidité a été érigée en mode de vie, on a oublié que l’homme est un thnêtos, un « mortel », celui qui peut, doit mourir, comme disaient les Grecs. « Mortel » est considéré comme un mot pieux, désuet. Je ne veux pas jouer le rabat-joie, le prophète de catastrophes, mais cette période nous ramène à l’essentiel de ce que nous sommes.

Profitons-en pour nous demander ce qui est vrai ! Ce qui est vrai, c’est la relation que nous avons les uns aux autres. Pas la relation fugitive, comme on nous la vante sur les écrans de télévision ou dans les entreprises de tourisme, qui invitent à une course effrénée au bout du monde. L’heure est venue de retrouver le sens de la relation simple à ce qui nous entoure. Pour moi, la sobriété heureuse, ça veut dire quelque chose ! Vivre dans un lieu, c’est évoluer dans un monde que l’on connaît, dont on apprend à découvrir les moindres recoins. En ce moment, je me délecte de l’enchantement du printemps, et ce spectacle-ci, on ne peut en profiter qu’en restant en place. Ce déroulement du temps est merveilleux. Pour l’apprécier à sa juste mesure, il faut arrêter de bouger. S’asseoir et se dire : « Que c’est beau ! » J’espère que cette période de confinement permettra de s’apercevoir de la qualité de la lenteur. Dans la course-poursuite du monde, n’y a-t-il pas de joie plus intense que dans une certaine stabilité ? S’asseoir quelque part, sentir les fourmis effleurer ses mains, écouter les abeilles…

En ce moment, je me délecte de l’enchantement du printemps, et ce spectacle-ci, on ne peut en profiter qu’en restant en place.
Dans un texte pour votre communauté, au début de cette crise, vous écrivez que le confinement nous procure l’occasion de redéfinir notre rapport au corps. De quelle manière ?

L’échange avec le monde nous est permis grâce à nos sens. La société du spectacle ne suscite que l’œil et l’oreille. Tous les autres sens sont en berne : l’odorat, le goût et, surtout, le toucher. C’est pourtant le sens qui est le plus vital et, en cette période, le plus mis en cause. Le toucher est le premier sens qui s’éveille, chez le bébé qui, dès sa naissance, a besoin de caresses, et le dernier qui s’endort : le malade dans le coma a encore besoin qu’on lui prenne la main pour l’accompagner vers la mort. Le toucher est un sens en déshérence dans notre société. Il est clair que la distanciation sociale en cours va permettre de revaloriser cette dimension du contact. Être en présence physique de mes amis, c’est autre chose que de discuter avec eux par visioconférence ou par téléphone. Peut-être enfin allons-nous prendre conscience qu’il est triste de voir tous ces gens autour d’une table, au moment de l’apéro, gardant les yeux rivés sur leurs portables respectifs.

Vous êtes en train de nous dire que, malgré les drames qu’elle génère, ces malades qui meurent seuls, dans la souffrance, ces familles, ces amours, ces amitiés décimés, cette crise pourrait être salutaire pour l’humanité ?

De ce point de vue, oui. Elle peut agir comme une sonnette d’alarme dans les enjeux de la globalisation et promouvoir, je l’espère, une entraide entre les individus, mais aussi entre les nations.

Les évangiles, et notamment celui de Marc, dont vous êtes l’exégète, reviennent à plusieurs reprises sur la notion de confinement. Quels enseignements pouvons-nous en tirer afin de surmonter ce qui représente pour beaucoup d’entre nous une épreuve ?

S’il est un espace qui évoque le confinement dans l’évangile, c’est la barque, le bateau dans lequel évoluent Jésus et ses disciples pendant une bonne partie de la première moitié du texte de Marc. Un bateau, du plus grand au plus petit, est, par excellence, un lieu de confinement : les embarcations de ceux qui traversent aujourd’hui même la Méditerranée l’illustrent tragiquement. Un paquebot de croisière se transforme en lieu maudit quand l’épidémie s’y déclare. Sur un bateau se pose obligatoirement la question de l’exclusion : être mis en dehors, c’est être jeté à la mer, promis à une mort certaine. L’évangile de Marc nous offre deux scènes puissantes qui mettent en jeu la question du confinement dans le bateau : la tempête apaisée (Mc 4, 35-5, 1) et la marche sur les eaux (Mc 6, 45-53). Dans les deux cas, la mer est dangereuse, agitée, le vent est contraire : le confinement se double d’un environnement menaçant, qui met en évidence les ressorts périlleux de cette situation particulière. La première fois, Jésus est sur le bateau, mais il dort à poings fermés, passager inerte, inutile alors que la tempête tourbillonne. Les marins-disciples le réveillent donc et l’interpellent sans ménagement : « Cela ne te fait rien… ? » Le confinement pose immédiatement cette question de la solidarité : il s’agit de jouer le jeu, d’être avec, de prendre part à ce qui se passe. Le passager inutile devient un poids, une surcharge, et, de même que l’on a sacrifié la cargaison pour préserver les chances de ne pas couler, on peut être tenté de jeter le passager inutile par-dessus bord pour préserver au moins les autres. Les semaines que nous venons de vivre ont fait émerger ces deux types de comportements, sans doute aussi bien à l’échelle nationale ou internationale qu’à celle de la gestion de crise dans le cabinet du médecin et à l’hôpital ou au niveau de la cellule familiale plus ou moins élargie selon les circonstances…

Le confinement met au premier plan la question de la solidarité et toutes les tentations corollaires d’exclusion, plus ou moins directes, plus ou moins cachées. Nous sommes tous dans le même bateau : malades ou pas, réfugiés ou autochtones, proches ou lointains. Avant d’être revisitée, interrogée, critiquée, la globalisation est d’abord soulignée à gros traits par la pandémie qui a frappé. Nous ne pouvons plus nous désintéresser, nous désolidariser des crises qui frapperont demain tel ou tel pays, telle ou telle catégorie de laissés-pour-compte. Ne pas soigner un autre, c’est irrémédiablement s’exposer à voir le mal empirer, s’approcher et finalement l’emporter.

Et quelle est la leçon de la seconde scène, la marche sur les eaux ?

Cette scène-là est plus complexe, plus mystérieuse. Je ne néglige pas les interprétations traditionnelles, mais je voudrais rester centré sur la question du confinement. Cette deuxième fois, Jésus n’est justement pas dans la barque au moment de la tempête, il est dehors. Marchant sur la mer, il se présente aux marins de l’extérieur, et les marins en sont épouvantés : « C’est un fantôme, une illusion, un piège. » C’est l’autre tentation mortelle qui assaille les confinés : être pris d’hallucinations déformantes quand on regarde au-dehors, ne plus s’ouvrir, ne plus permettre l’entrée, empêcher absolument l’intrusion et, a fortiori, l’inclusion. Les confinés ont trop peur de l’étrange étranger qui s’approche. On a vu des soignants pris à partie, sommés de s’éloigner par les malades hallucinés. Jésus se fait reconnaître en restaurant la confiance, qui est l’antidote de la peur, il monte dans le bateau, et le vent tombe. Mais l’embarcation est détournée sur l’autre rive du lac. Il me semble qu’il y a là des données qui éclairent notre situation actuelle : le risque d’hallucination, la persistance des blocages, des incompréhensions, et le changement de cap obligé qu’entraîne l’expérience.

La quarantaine, que subit actuellement une bonne partie de l’humanité, revient aussi très souvent dans les évangiles. Qu’est-ce que ces textes nous en disent qui puisse nous éclairer dans la période actuelle ?

Quarante est un chiffre qui, en effet, se répète continuellement dans la Bible. Mais, je tiens à le souligner, il définit une période au bout de laquelle, à chaque fois, une porte s’ouvre. Après quarante ans de traversée du désert, les Hébreux découvrent la Terre promise qui ruisselle de lait et de miel. Les quarante jours de solitude de Jésus débouchent sur sa vie publique, sa révélation au monde. Au bout de la quarantaine du Carême, il y a Pâques. Le déluge dure lui aussi quarante jours, c’est une épreuve ; mais à son issue, la tempête s’apaise et la vie reprend. Je crois à cela. L’épreuve que nous traversons va, je l’espère, nous obliger à nous détourner, dans le sens que nous allons prendre un tournant, changer de cap. Après cette crise, nous raisonnerons autrement : à partir de mes repères évangéliques, j’en suis persuadé.

Source : Le Point

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