Jean-Marc Sauvé : « L’Église ne peut pas mener seule les réformes indispensables »

La Croix (26/02/19)


La Croix : Que retenez-vous du sommet qui vient d’avoir lieu à Rome ?
J-M.S  : J’observe qu’il y a un écart entre les attentes d’une partie du public et les résultats de cette rencontre. Mais je crois aussi que s’est opérée à Rome une prise de conscience et de position nouvelle et spectaculaire sur la question des abus sexuels. Ils sont intolérables et doivent être fermement sanctionnés et éradiqués. Plus encore qu’au mois d’août, avec la Lettre au peuple de Dieu du pape François, l’Eglise catholique semble s’être engagée dans la voie d’une rupture radicale avec une face sombre de son histoire. Mais au-delà de la prise de conscience de ce mal et de l’impératif de tolérance zéro, elle se doit d’aller au terme d’une véritable réforme d’ensemble. Le positionnement de l’Eglise doit être absolument clair. On ne peut pas dire que le problème des abus sexuels se retrouve à l’identique dans d’autres institutions. Cela est sans doute vrai, mais c’est inaudible, car tout le monde le sent bien et d’abord les chrétiens, l’Eglise se reconnaît ou plutôt a reçu une mission spéciale, qui est absolument sans équivalent dans notre société. Le Pape l’a redit dimanche.

Comment la Commission que vous présidez peut-elle contribuer au travail de l’Eglise ?
J-M.S :
Le mandat de la Commission est de dresser un état des lieux des abus sexuels commis dans l’Eglise depuis 1950, d’examiner comment ils ont été traités ou pas, de porter un diagnostic sur cette situation et de faire des recommandations aussi concrètes et opérationnelles que possible pour en finir avec ce fléau. Notre commission dispose pour cela d’un délai de 18 à 24 mois. On a pu dire initialement que cette durée n’était pas suffisante au regard de l’ampleur de la tâche. En Allemagne et en Australie par exemple, le seul travail d’établissement des faits a duré quatre à cinq ans. Mais il y a aussi urgence à agir. Notre échéance ne renvoie pas aux calendes grecques la publication des résultats et des propositions.
Comment faire face à la perte de crédibilité de l’Eglise ?
Pour sortir de l’ère du soupçon généralisé, des réformes d’envergure sont nécessaires. Pour ce faire, l’Eglise doit d’abord compter sur elle-même et s’attaquer aux abus de pouvoir et de conscience dont les abus sexuels sont l’une des conséquences, comme l’a clairement dit le Pape François en août dernier. Mais elle ne peut pas mener seule les réformes indispensables et elle doit accepter d’être aidée par des personnes de bonne volonté, croyantes ou non. Le fait qu’ici ou là, comme en France, elle mandate des instances externes indépendantes et veuille s’appuyer sur leurs réflexions ou leur expertise est de bon augure. Il faut parvenir à croiser les procédures, les savoirs et les expériences ecclésiastiques et civiles pour sortir par le haut de la crise actuelle, car les abus sexuels sont un mal grave, un péché, du point de vue de la morale chrétienne, mais ils sont aussi un crime sur le plan de la justice humaine. Il faut donc que les dispositifs de prévention (recrutement et formation des clercs et religieux…) et de sanction mis en place à tous les étages soient complets, crédibles et pertinents dans les deux ordres, celui de l’Eglise et celui du monde. Il faut, pour restaurer la confiance, être en mesure de répondre de manière globale à une problématique globale et éviter, là aussi, le piège du cléricalisme.

Source : https://www.la-croix.com