Journée "Emprise, abus de pouvoir, abus spirituels sur mineurs et personnes vulnérables"

Ce 9 décembre, 120 supérieur.es majeur.es étaient réunis à Paris pour une journée de partage et de réflexion sur le thème de l’emprise et de l’abus. Introduction de la journée par Sr Véronique Margron, président de la Corref.


« A ce moment passe sur la place le cardinal grand inquisiteur (…) Il a tout vu, le cercueil déposé devant Lui, la résurrection de la fillette, et son visage s’est assombri. Il fronce ses épais sourcils et ses yeux brillent d’un éclat sinistre. Il le désigne du doigt et ordonne aux gardes de le saisir. Si grande est sa puissance et le peuple est tellement habitué à se soumettre, à lui obéir en tremblant, que la foule s’écarte devant les sbires ; au milieu d’un silence de mort, ceux-ci l’empoignent et l’emmènent. Comme un seul homme ce peuple s’incline jusqu’à terre devant le vieil inquisiteur, qui le bénit sans mot dire et poursuit son chemin (…)
« Dans les ténèbres, la porte de fer du cachot s’ouvre soudain et le grand inquisiteur paraît, un flambeau à la main. Il est seul, la porte se referme derrière lui. Il s’arrête sur le seuil, considère longuement la Sainte Face. Enfin, il s’approche, pose le flambeau sur la table et lui dit : « C’est Toi, Toi ? » Ne recevant pas de réponse, il ajoute rapidement : « Ne dis rien, tais-toi. D’ailleurs, que pourrais-tu dire ? Je ne le sais que trop. Tu n’as pas le droit d’ajouter un mot à ce que tu as dit jadis. Pourquoi es-tu venu nous déranger ? Car tu nous déranges, tu le sais bien (…)
« As-tu donc oublié que l’homme préfère la paix et même la mort à la liberté de discerner le bien et le mal ? (…) Tu as accru la liberté humaine au lieu de la confisquer et tu as ainsi imposé pour toujours à l’être moral les affres de cette liberté. (…) Nous les persuaderons qu’ils ne seront vraiment libres qu’en abdiquant leur liberté en notre faveur. Eh bien, dirons-nous la vérité ou mentirons-nous ? Ils se convaincront eux-mêmes que nous disons vrai, car ils se rappelleront dans quelle servitude, dans quel trouble les avait plongés ta liberté. »
(Fédor Dostoïevski (1821-1881) les Frères Karamazov)

Ce qui nous réunit aujourd’hui, bien tristement, c’est le mensonge, l’imposture, l’usurpation qui vont abuser la liberté de la foi, de la rencontre vivante du Christ, de la générosité et du désir de tout donner pour les transformer en soumission servile et silencieuse.
Quant au lieu de dilater la vie, la liberté de vivre en Christ depuis sa chair, l’abus de pouvoir, l’abus spirituel viennent étouffer l’esprit alerte et le bon sens pour chosifier Dieu et sa parole ramenée alors à des éléments de langage, à des phrases automatiques.
Quand nous ne sommes plus, nous-mêmes, nos traditions, nos communautés, de simples et malhabiles témoins indiquant le chemin d’un autre, mais que nous prétendons être le chemin, voire la vérité des choses, de l’autre, de Dieu.
Quand nous pensons que le débat, la pluralité, la disputatio, le conflit, seraient des péchés d’orgueil, ou des mondanités au profit du pouvoir d’un seul.
Quand nous maquillons l’épaisseur de chair, de la souffrance au profit d’un propos religieux qui prétend être tout-puissant « il suffit que » que tu pries, que tu jeûnes…
Quand nous semons la confusion, que nous mélangeons l’humus de la condition humaine finie et l’humiliation, la vexation.

« Un jour, il avait été demandé au noviciat de nettoyer les toitures qui s’élevaient très haut en plusieurs niveaux. Prise de vertige, j’ai refusé de monter sur le toit. J’ai finalement été obligée car la contestation ne pouvait pas avoir lieu. J’avançais sur les tuiles, l’une après l’autre, collée contre le niveau supérieur, en pleurant, tremblant… Pour me punir, j’ai dû terminer la dernière longueur du toit, près du vide, toute seule, vomissant de peur, la tête tournant sur ce vide qui semblait m’agripper et m’aspirer, et sous les quolibets et rires des autres. Le lendemain, j’ai dû nettoyer le plafond de la chapelle sur des échafaudages d’unevingtaine de mètres de hauteur, sous le regard scrutateur et moqueur de la supérieure, qui trouvait par ailleurs que je faisais tout très mal » . (Témoignage reçu d’une victime d’abus de pouvoir et d’abus sexuel dans la vie religieuse.)

Quand nous oublions que l’autorité est juste là pour autoriser à croître en liberté, en dignité, en capacité de vivre vivant et d’aimer et que nous transformons ce qui doit toujours être en mouvement, à l’instar de la vie, en posture figée.
Quand quittant notre place de seuls passeurs qui soutiennent la rencontre mystérieuse avec le Christ, avec une tradition, un art de vivre et d’aimer, nous nous transformons en intermédiaires incontournables, voire absolus.
En tout cela, nous sommes tous dans embarqués ensemble. Il ne s’agit pas de pointer du doigt tel ou tel. Si ces actes ont eu lieu, ont lieu, ce n’est pas seulement par ce que des hommes et des femmes ont perverti la vérité de l’Évangile et la justesse humaine. Ce n’est pas seulement parce que telle ou telle communauté a laissé faire ou parfois même organisé cela. C’est aussi parce que nous tous, d’une manière ou d’une autre, pouvons toujours participer d’un aveuglement, d’une paresse ou d’une peur d’examiner ce qui trahi la condition divine de tout un chacun, en son humanité même.

« La colère du Christ avec les marchands du temple a fait du bruit, il a renversé les tables, prit un fouet, chassé les animaux, cassé la vaisselle, les vases… Les colères, les cris des victimes sont précieux pour l’Église. Vous les supérieurs ne les condamnez pas trop vite, elles disent quelque chose de vos communautés. Ça n’est pas forcément ceux qui font le plus de bruit qui ont tort… Nous victimes, je me permets de parler au nom de mes frères et sœurs, nous voulons dire que la vie religieuse est une chance pour l’Église et pour le monde, si elle est une vie d’Amour, de Charité, de simplicité vraie. » (Témoignage reçu d’une victime d’abus de pouvoir et d’abus sexuel dans la vie religieuse.)

Merci à chacune et chacun d’être là et de chercher ensemble, humblement, mais réellement afin de des-abuser toute pente d’abus.

Véronique Margron op.
Présidente de la CORREF
Paris le 9 décembre 19

Emprise et abus