“Laudato si’, terre à terre en ville”, par Marc Chodoire, jésuite et jardinier

Le P. Marc Chodoire sj nous ouvre son jardin : un « terre à terre » au cœur de l’ardente cité de Liège, un émerveillement de tous les instants, une parabole pour aujourd’hui. Dans les yeux du jardinier jésuite, le soleil brille.


Le jour où Paul C., en stage de noviciat à Liège, est venu visiter « mon » jardin, il s’est exclamé : « Ah c’est ça, ton sanctuaire ? » Il avait tout compris…

Catapulté à Liège dans une mission à inventer, à l’issue de mon pèlerinage à Loyola et à Manrèse en 2010*, c’est sous une forme trinitaire que les contours d’une mission plutôt inattendue se sont tracés : Contemplation (prier pour le monde, l’Église et la Compagnie de Jésus) – Compassion (exercée dans l’univers hospitalier) – et Création (jardinier) : nous y voilà. Mais comment ai-je abouti là ?

Le confrère jésuite qui était à l’époque curé de la paroisse Saint-Martin me dit, un jour, dans un grand éclat de rire : « Si tu veux t’occuper, viens voir au pied de la Basilique ! » Quel « foutoir » ! À l’abandon depuis belle lurette, jonché de morceaux de brique et de verre, de plastiques, ferrailles et seringues, ce tas de ruines ne pouvait-il prendre figure de chantier ? Ce bout de terre (5 ares) marqué par le péché de la pollution n’était-il pas en attente d’absolution ? Il semblait supplier qu’on lui rende sa dignité de créature, parcelle de création.

Défricher une terre… Ouvrir des chemins… Allumer des feux : l’intuition trinitaire m’était déjà présente à La Viale. Ici, loin des Cévennes, c’est au cœur de la ville qu’elle prenait corps. Ce bout de terre, tel un îlot de verdure environné de maisons populaires et béni par le voisinage d’un presbytère multi-centenaire, ne demandait manifestement qu’à illustrer le message de Pierre Rabhi, du pape François, John Muir, Pablo Servigne et autres prophètes : « Si vous voulez réhabiliter notre sœur la terre, commencez par de petits lieux de nature. Soyez comme le colibri : Je fais ma part. »

Donc, au boulot. D’abord, une bonne confession : extirper ces maux qui défigurent les assises de notre maison commune et les exposer au grand jour, que l’on sache bien de quel péché il s’agit. Et s’en servir pour préparer d’autres lendemains : les blocs de béton enfouis deviennent murs et transforment le terrain pentu en terrasses ; les pavés déterrés servent à faire exister un sentier ; les poutres égarées au fond de la Basilique deviennent charpente d’une serre et de l’abri de jardin, car on est maniaque de la récup’. Alors, j’ai dit : confession ? Oui, il arrive que ce chantier, en sa promesse de réconciliation, inspire à tel ou tel visiteur le désir de vivre ce sacrement, là, maintenant… L’occasion fait le (bon) larron. Et ça, ce n’est pas de la récup’.

Ensuite, après « être ainsi rentré en lui-même » [Lc 15, 17], « le semeur sort pour semer » [Mc 4, 3]. C’est le temps où l’eau et la terre font alliance, se font Alliance pour féconder la graine, elle-même alliée du semeur.

Très beau, tout ça, mais ce bout de terre n’est-il pas empoisonné par des décennies de déversage incontrôlé ? Orienté plein Nord, entouré d’érables qui le mettent à l’ombre et abritent des palombes (pigeons ramiers), toujours prêtes à s’abattre sur les feuilles de chou pour les déchiqueter… Et les orties ! J’en découvre les qualités, au point que, s’il n’y en avait pas, j’en planterais. Et, comme antidote aux poisons soupçonnés, vers de terre et coccinelles sont là, signes d’une bonne terre.

« Et les mauvaises herbes ? », me dit-on. Désolé, elles n’existent pas : des herbes un peu folles, oui. Si je les considère comme ennemies, alors j’escamote l’enseignement de Celui qui me dit : « Aimez vos ennemis » [Mt 5, 44]. Le jour où j’ai commencé à poser sur elles un regard de bienveillance, elles m’ont révélé combien sont vraies les paroles que Mannick et Akepsimas nous font chanter [U 78] :

« Un trésor est caché, que tu ne connais pas
Mais ton cœur s’ouvrira quand tu l’auras trouvé !
Dans le champ de ta vie, il est enfoui peut-être
sous l’abondance et le velours.
Le piège du savoir, les mailles du bien-être
ont emprisonné ton amour.
Du profond de ta vie le Royaume va naître,
la sève est encore endormie.
Et quand tu choisiras de le laisser paraître,
Dieu te viendra comme un ami. »

Amies, mes herbes folles ? Entassées au jour le jour, elles seront la base d’un terreau qui va fertiliser les plantations futures.

Un émerveillement de tous les instants
Tout ceci, bien sûr, pour illustrer le bon mode d’emploi des ennemis que nous propose l’Évangile. Et sous cet aspect, j’oserais paraphraser l’enseignement de Jésus sur la question, car « Votre Père qui est aux cieux fait lever son soleil et tomber la pluie sur ceux qui se croient méchants et sur ceux que l’on voit bons ».

Encore faut-il respecter la distanciation sociale de mes hôtes : à mes dépens, j’ai appris que les pommes de terre et les tomates ne peuvent pas se « blairer » ; en revanche, l’alliance poireaux-carottes-oignons est une bénédiction. Comme entre certains peuples, les richesses des uns sont source de profit pour les autres… ou mésentente viscérale, dont tout le monde sort perdant.

Ce jardin, qui ne cesse de m’enseigner, me confirme que « la beauté sauvera le monde » [Dostoïevski], ce monde bien terre à terre mais révélateur des « mystères du Royaume » où la nature est notre sœur, comme le rappelle le pape François dans l’encyclique. Invitation au respect…

Une précision encore. Une des grâces, trop méconnue, de la vie communautaire, c’est que rien ne se perd : les déchets de légumes et de fruits se transforment, jour après jour, en un compost fertilisant de premier ordre, tout comme le marc de café, qui favoriseront la croissance, entre autres, des potirons. Quant à la production, qui n’est évidemment pas le but recherché, elle aboutit sur la table de la communauté, principalement le samedi – mon jour de cuisine.

Reste une question, que l’on me pose parfois : « Et la dimension sociale là-dedans ? Tu n’as jamais songé à partager ce jardin avec d’autres ? » Seul Khaled, en attente d’un permis d’exister, m’a secondé quelque temps, mais… la question reste ouverte. Si les circonstances m’y conduisent un jour, pourquoi pas ? En attendant, c’est une démarche plutôt monastique (ne renions pas nos lointaines racines !) et contemplative. C’est elle qui me mène, et qui m’invite à vous partager mon émerveillement de tous les instants.

Marc Chodoire sj

Photo : Un coin de verdure au pied de la Basilique Saint-Martin, à Liège. © Xavier Evrard sj
Source : https://www.jesuites.com