Le Vendredi saint des sœurs de Mazille : « Nous ne vénérons pas la Croix, mais le Christ en Croix » (La Croix)

Aux prises avec la pandémie du coronavirus, le monde semble cette année à l’unisson du Vendredi saint. Pour Sœur Marie-Christine et Sœur Juliane, du Carmel de la Paix à Mazille (Saône-et-Loire), la prière devant le Christ crucifié est l’occasion d’élargir son cœur à toutes les souffrances.


En cette période de pandémie, quelle tonalité revêt pour vous le Vendredi saint ?
Cette année, nous célébrerons à 15 h sans prêtre, car nous n’avons pas d’aumônier au monastère. Nous allons vivre un chemin de Croix avec des stations qui reprendront des passages de la Passion et de la grande prière du Vendredi saint pour l’Église, le monde et les dirigeants. Nous arriverons ensuite à l’Église pour adorer la Croix. Nous la contemplerons aidées par des chants qui soutiendront notre prière. Puis nous nous inclinerons devant la Croix au nom et avec tous ceux qui en ont le plus besoin aujourd’hui. Bien sûr, nous serons à huis clos.
Au lieu d’avoir notre église pleine, nous aurons nos cœurs pleins de manière élargie. Notre assemblée sera étendue à tous ceux qui se se trouvent pris dans cette crise sanitaire dans le monde entier. Nous sommes très sensibles à toutes les souffrances, les deuils, les situations extrêmement difficiles des plus pauvres depuis le début du confinement : personnes de la rue, migrants, détenus… Notre communauté est proche de trois familles Albanaises que nous avons hébergées pendant un temps à la demande du Secours catholique. Ces familles n’habitent plus à notre accueil, mais des liens d’amitié perdurent entre nous. L’une d’elles vit avec quatre enfants confinée dans un tout petit appartement. Les deux aînés, âgés de neuf et sept ans, ne peuvent pas suivre l’école car ils n’ont pas internet. Les parents s’occupent du matin au soir de leurs enfants, mais c’est très dur. Nous sommes également sensibles aux situations vécues dans les prisons par le biais d’amis aumôniers et de deux sœurs qui correspondent avec des détenus. Nous portons toutes ces personnes dans la prière. Cette universalité d’une certaine souffrance rejoint l’offrande de Jésus sur la Croix qui est pour tous. Il est allé jusqu’au bout de cette souffrance, incompréhensible pour lui puisqu’il a crié à son père « pourquoi m’as-tu abandonné ». Mais il savait aussi qu’il portait les souffrances de tous les temps pour que, remises entre les mains de Dieu, elles ne s’arrêtent pas là.

Beaucoup de personnes vivent un deuil douloureux. Elles n’ont pas pu accompagner les derniers moments de leur proche et ne peuvent pas assister à ses funérailles. Que leur dire ?
À Mazille, une maison de retraite accueille les aînés du village. Depuis les premiers cas de coronavirus, il y a eu plusieurs décès. Cela nous touche car nous avons beaucoup de liens avec les agriculteurs et les habitants du village. Depuis notre Carmel, nous apercevons l’église dans la vallée. Les enterrements ont lieu dans le cimetière avec très peu de personnes très distanciées les unes des autres. Ce sont des circonstances extrêmement difficiles pour accompagner un proche défunt. On est privé du réconfort qu’apporte d’habitude la présence de la famille et des amis. Ceux-ci peuvent malgré tout se manifester par un appel, un mail. À la maison, on peut prendre un temps de prière pour le défunt en relisant ces messages reçus, en évoquant sa vie et sa personnalité. On peut également se donner rendez-vous pour célébrer la mémoire du défunt dès que le confinement sera terminé, par exemple en faisant dire une messe à son intention. Mais il est sûr que face à ces situations, on se sent impuissant. Pour nous aussi, carmélites, il est difficile de nous trouver loin de proches qui traversent des souffrances. Nous croyons que la prière peut enjamber toutes les distances. Par la prière, nous pouvons tenir compagnie au Christ en Croix qui, seul, peut être au cœur de toutes ces situations de solitude, de maladie et de détresse.

Contempler la Croix est difficile, même pour des chrétiens. Et cette année, cette Croix semble plantée dans le monde…
C’est pourquoi ce Vendredi saint revêt une importance particulière. Sur la Croix, le Christ accomplit sa mission de porter le fardeau du monde jusqu’à la mort, de porter la mort. Nous ne vénérons pas la Croix, mais le Christ en Croix. Le Christ crucifié dit l’amour, prêt à vivre sa mission de porter la vie au monde jusqu’au bout, quoi qu’il lui en coûte. Ce n’est pas par jouissance de la souffrance ni parce que Dieu demanderait dans sa colère le sacrifice sanglant de son propre fils. C’est l’amour que nous vénérons. Et ce que nous vivons aujourd’hui nous rappelle que l’essentiel de nos vies est de vivre par amour. Nous avons tellement de témoignages magnifiques de solidarité comme les vagues d’applaudissements pour le personnel soignant. Bien sûr, il y a beaucoup de souffrance mais il y a aussi une commune humanité qui se réveille en chacun. Dans cette épidémie, on prend davantage conscience de la mort et de la nécessité de vivre maintenant en témoignant son amour à ses proches.

Les disciples ont fui au moment de la Passion par peur de subir le même sort que Jésus ; ce qui n’a pas été le cas des femmes. Elles regardaient la Croix et elles furent les premières à se rendre au tombeau. Comme les disciples, nous avons tous ce réflexe. Le jour du Vendredi saint, nous sommes appelés à le regarder et à se demander : « Sous quelle lumière, vais-je mettre ma vie ? Je crois qu’un jour je mourrai, mais que ma vie continuera en Dieu. Mais je n’ai qu’une vie. Aujourd’hui comment vais-je conformer ma vie à celle du Christ ? » Ce serait beau si, au sortir du confinement, tout le monde avait senti une forme d’urgence à suivre davantage le Christ et à donner sa vie.

Comment vivre le Vendredi saint chez soi ?
En se greffant sur la proposition d’une communauté ou d’une paroisse par l’intermédiaire de la radio, de la télévision ou d’Internet. Nous ne pouvons célébrer le corps crucifié du Christ qu’en faisant corps en Église. Dans cette communion, le corps du Christ que nous formons est une sorte de sacrement. Après cette période de confinement, nous aurons conscience que la puissance du rassemblement nourrit. Ce Vendredi saint, le Christ sera présent à tous ceux qui à travers le monde communieront à sa Croix. La mort n’aura pas le dernier mot. Nous pouvons regarder cette Croix avec une folle espérance.

Écouter
« En ce jour est crucifié le Créateur du monde », extrait de Office de la Croix, par André Gouzes, chanté par l’abbaye de Sylvanès, Studio SM.

Source : https://croire.la-croix.com

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