Le père Hans Zollner face à la complexité des abus sexuels

Président du Centre pour la protection des mineurs de l’Université grégorienne, le jésuite Hans Zollner s’exprime mardi 20 mars devant les évêques français rassemblés à Lourdes.

Pour ce spécialiste des abus sexuels, si l’Église a bien évolué sur ces sujets, le métier est toujours à remettre sur l’ouvrage.


« Je ne suis pas un magicien : les changements en un claquement de doigts, cela n’existe pas ! » Engagé de longue date dans la lutte contre les abus sexuels dans l’Église, le père Hans Zollner, 51 ans, connaît toutes les impatiences autour de ce sujet sur lequel il s’exprimera mardi 20 mars devant les évêques français réunis à Lourdes pour leur assemblée de printemps.

S’il reconnaît que la question impose un « changement culturel » qui nécessite du temps, il souligne aussi combien, en quelques années, que les choses ont déjà changé. « On m’appelle aujourd’hui un peu partout dans le monde, y compris dans des endroits où le problème ne fait pas encore la une de l’actualité et je rencontre à chaque fois des personnes réellement engagées dans la prévention des abus », raconte-t-il, de retour d’Inde.

« Au Kérala (sud de l’Inde), le cardinal Alencherry, primat de l’Église syro-malabare a dit publiquement que l’Église devait parler du sujet, alors qu’évoquer la sexualité est culturellement très mal vu. Il aurait été impossible d’entendre ce discours il y a seulement cinq ans », se félicite le jésuite qui voit là, aussi, le résultat de l’impulsion donnée depuis plusieurs années par les plus hauts responsables de l’Église.

Former des spécialistes capables de diffuser une culture de prévention
Psychologue et psychothérapeute, le père Zollner a lui-même été sensibilisé à la question dès sa formation dans les années 1990. Elle est alors rarement évoquée dans les cursus universitaires, et cela lui vaudra de ne pas être pris au dépourvu quand éclatent les premiers scandales au début des années 2000. Tout juste nommé professeur de psychologie à l’Université grégorienne, il se met à travailler avec les meilleurs spécialistes. « En Allemagne, on pensait que cela ne nous toucherait pas, mais je me souviens de mon provincial me dire que ce n’était qu’une question de temps. » En 2010, éclatera l’affaire du collège jésuite ­Canisius de Berlin.

Rare religieux allemand à bien connaître, alors, la question, il intègre le groupe de travail créé par l’État pour évaluer l’ampleur des scandales d’abus dans l’Église comme dans la société. Conscient du « besoin d’approfondissement », il fonde le Centre pour la protection des mineurs (CCP), financé par le diocèse de Munich, avec le soutien de la Grégorienne et d’une clinique d’Ulm spécialisée dans le traitement des abuseurs.

Objectif : former des spécialistes capables de diffuser dans l’Église une culture de prévention des abus. Dès la rentrée prochaine, il proposera un master sur deux ans, « seule formation, dans le monde, de deux années pleines sur la prévention des abus sexuels », souligne le père Zollner

Il n’existe pas « un » type de victime, ni « un » type d’abuseur  
Depuis trois ans, le CCP a pris ses quartiers à Rome, au cœur de l’Église universelle. « Cela a permis d’intensifier les contacts avec le monde », explique le père Zollner dont l’équipe travaille désormais avec une cinquantaine de pays. « Beaucoup d’évêques savent se montrer proches des victimes », assure-t-il, mais l’arrivée de nouveaux évêques l’oblige à recommencer sans cesse son travail de formation : « Il faut reconnaître qu’il y en a encore d’autres qui, s’ils savent sur le papier ce qu’ils doivent faire, manquent de l’attention nécessaire. »

Une attention dont Benoît XVI et François ont pourtant donné l’exemple. « Ce n’est pas facile », reconnaît celui qui a accompagné plusieurs victimes au Vatican. « Certaines étaient calmes, sereines, d’autres, au contraire, écorchées vives. Le pape François prend toujours soin de les accueillir telles qu’elles sont. »

Très à l’écoute des victimes qu’il rencontre, le père Zollner a pu se rendre compte qu’il n’était pas possible de les envisager comme un ensemble monolithique. « Certaines se considèrent comme survivantes, d’autres non. Pour certaines, seule demeure la cicatrice, pour d’autres, la blessure est toujours à vif. »

Le jésuite met en garde face à des confrontations qui peuvent être déstabilisantes pour les victimes elles-mêmes. « J’ai vu, assis à votre place, quelqu’un me raconter que mon simple col romain était un rappel insupportable de son agresseur… Imaginez-le face à une cinquantaine d’évêques ! » Sur un sujet passionnel où ne manquent pas les jugements à l’emporte-pièce, il rappelle prudemment qu’il n’existe pas « un » type de victime, ni « un » type d’abuseur : « Nous devons faire avec la complexité de l’humain et là réside toute la difficulté de notre travail. »

Article paru dans La Croix