Comment les monastères sont devenus des laboratoires d’idées

Retraites silencieuses, produits monastiques, économie éthique… Les monastères sont « tendance ». Une occasion de réfléchir sur ce que le modèle monachique peut apporter à notre société.


« On est en manque », plaisante Jean-Pierre Longeat. Le père parle au nom de la communauté de l’abbaye Saint-Martin de Ligugé (Vienne) qui vit selon la règle stricte de saint Benoît. La ligne de train qui passait dans l’enceinte du jardin a été coupée, laissant les religieux désemparés. L’abbé connaît même un moine entré dans ce monastère par amour des trains : il voulait se consacrer à la prière pour les voyageurs. On aurait pu croire que le retour du silence serait accueilli comme une bénédiction par ces hommes qui ont voué leur vie à la prière. « Nous sommes vraiment des créatures étranges dans la société », confie le père Longeat au Collège des Bernardins lors d’une rencontre sur le thème « La vie monastique, un autre regard », organisée par la Fondation des Monastères en janvier.

La vie monastique est souvent méconnue. C’est en tout cas ce qu’affirme Michel Cool, journaliste et éditeur qui organise chaque année des « bains monastiques » de 48 heures pour des journalistes et écrivains. « La plupart de ceux qui s’inscrivent ne sont jamais allés dans un monastère. Pour eux, le monachisme est bouddhiste ou il n’est pas. » Lui les voit comme des espaces de refuge et de recueillement pour ceux qui vivent « dans le bruit et l’action permanente ». L’occasion de se reconnecter à soi et de faire l’expérience de quelque chose de nouveau. Le monastère possède une temporalité différente. « On ne vit pas hors du temps, mais on essaie de vivre hors de l’atomisation du temps », précise sœur Cécile. Ex-astrophysicienne, elle a rejoint le Carmel de Montmartre, niché derrière le Sacré-Cœur à Paris. Fondé au XVIe siècle par Thérèse d’Avila, il a été conçu à l’époque comme une « oasis de silence contemplatif dans des villes qui étaient déjà très bruyantes et très commerçantes ».

Un besoin de structuration

C’est peut-être cet aspect refuge qui attire de plus en plus de monde. À l’image des grands départs dans les ashrams au XXe siècle, les expériences de retraites sont en plein boum. De nombreux jeunes font le choix de partir dans une communauté, à la recherche d’une expérience d’authenticité ou de déconnection. « Notre monde est bruyant, nous essayons de donner du silence à ceux qui viennent », confirme le père Emmanuel-Marie, abbé des chanoines de Lagrasse (Aude).

Dans les monastères, il existe une tradition d’accueil. De nombreux lieux ouvrent leurs portes à ceux qui souhaitent découvrir ce mode de vie bien particulier. Méconnue, la vie monastique est source de beaucoup de fantasmes, mais aussi de fascination. Dom Guillaume, président de la Fondation des Monastères, a constaté qu’autour des monastères, de plus en plus de groupes de laïcs s’arrangent pour instaurer une proximité avec les communautés religieuses. « Certains laïcs sont plus férus de règles monastiques que les moines » , plaisante-t-il. Dans une société ultraconnectée et libérale, le retour aux monastères traduirait un besoin de structuration. Pour sœur Cécile, le problème est réel et révèle « une crise de la personne ». Pourtant, les monastères ne sont pas des lieux hors de la vie. Elle les voit comme des espaces qui permettent le recul pour accueillir ensuite le quotidien plus sereinement. « Tout peut être accueilli dans le silence du cœur, même le bruit des gens qui sortent de soirée, même les gilets jaunes. » Vivant dans un quartier animé de Paris, elle parle d’expérience.

Un modèle économique alternatif

L’étude de la vie monastique interroge nos sociétés à différents niveaux. Le modèle économique monastique peut apporter des réponses à des problématiques actuelles. « La pratique de l’économie monastique remet en cause les principes de l’économie considérés comme généraux », soutient Benoît-Joseph Pons, chercheur à l’université catholique de Lyon. Elle se distingue par une recherche de stabilité, une gestion responsable des ressources naturelles et humaines et le respect de l’environnement. Isabelle Jonveaux, chercheuse en sociologie, constate une « similitude avec les économies alternatives ». La recherche de profit n’est pas au cœur de ce type de fonctionnement. Dans un contexte de crise de l’économie libérale, un nouveau vocabulaire se développe dans les monastères. « Certaines caractéristiques de l’économie monastique sont relues avec de nouveaux termes. » On parle maintenant de modèle « durable » ou d’agriculture « écologique ». L’attrait du consommateur pour les produits monastiques, vus comme un gage de qualité, est réel. Le public est aussi plus exigeant : « On attend des moines et des moniales qu’ils soient parfaits au niveau de l’éthique », précise la sociologue. Selon Benoît-Joseph Pons, le critère central de cette économie est la sobriété. Il fait le lien avec la « sobriété heureuse », popularisée par l’écologiste Pierre Rahbi. Une notion présente « bien avant Rahbi », note-t-il tout de même.

Des laboratoires d’idée

Les monastères ont leur propre logique. « Là où le discours des écologistes est matérialiste, celui des religieux est social. » « On se rend compte que plus de consommation n’apporte pas forcément plus de bonheur » , rappelle Isabelle Jonveaux. Pour Frédéric Baule, économiste et laïc de l’abbaye du Bec-Hellouin (Eure), loin de« l’utilitarisme dominant », « le temps monastique nous laisse le temps d’expérimenter ». Avec ses objectifs propres et sa temporalité différente, le monastère est maintenant perçu comme un laboratoire d’idées.

Cette approche n’est pas sans poser de problèmes. Vocations raréfiées, évolutions internes, difficile transmission de la foi : le monde religieux est en crise. Si les innovations et l’intérêt public sont globalement perçus comme une dynamique positive, certains s’inquiètent de possibles excès. « Il ne faut pas oublier le rôle du monachisme ou le dévoyer », insiste ainsi Frédéric Baule. De la même façon, le père Jean-Pierre Longeat souligne la difficulté d’allier accueil et vie interne : il faut « tenir l’équilibre ».

La modernité bouleverse tout un chacun, y compris les monastères. Au Carmel, sœur Cécile témoigne de l’irruption des nouvelles technologies dans la vie quotidienne. Les personnes qui veulent venir au monastère envoient des mails et attendent une réponse rapide. « Sinon, ils appellent... », glisse-t-elle. Mais les sœurs ont trouvé la parade : une réponse automatique qui demande un délai de réflexion. Cela permet, en plus, de sauvegarder le système de réponse collégiale. À l’abbaye de Ligugé, certains moines se laissent parfois aller à s’envoyer des mails en interne, confie Jean-Pierre Longeat. Mais dans la plupart des monastères, des règles limitent l’emploi de ces technologies. Lui est plutôt confiant : « L’envahissement, on a toujours connu. La solution, c’est une bonne organisation. » Les monastères n’estiment pas avoir toutes les réponses, mais ils ont conscience que leur mode de vie intéresse et interroge nos sociétés modernes. « Nous ne sommes pas des experts, mais des expérimentateurs », résume sœur Cécile.

Source : Marjorie Charpentier pour http://www.lemondedesreligions.fr
Photo : © Karine Lhemon