"Ils ont fait une retraite spirituelle - 28 récits de chercheurs de sens"

Véronique Durand, Julie Quaillet
Les retraites spirituelles séduisent de plus en plus de Français, chrétiens ou non. Mais quel est le sens de cet engouement ? Que vont-ils chercher dans ces ermitages, abbayes ou centres spirituels ? 28 chercheurs de sens partagent ici leur expérience, leur vécu d’une retraite qui les a aidés à se reconnecter avec eux-mêmes.


L’aventure du désert
Dans l’Atlas marocain, Jean-Pascal guide une caravane de jeunes adultes vers leur intériorité.
Pendant neuf jours, le prêtre a participé à un « Goum », cette retraite basée sur la marche dans le désert, en autonomie totale, dans un esprit de pauvreté, de dépouillement. Au fil des bivouacs à la belle étoile, il a vu les personnes qu’il accompagnait s’ouvrir, se reconnecter à l’essentiel.

Printemps 2016. La sonnette du téléphone du père Jean-Pascal, mis­sionnaire spiritain, retentit. À l’autre bout du fil, la voix d’un ami l’inter­roge : « On recherche un prêtre pour accompagner un Goum au mois d’août prochain, est-ce que cela t’intéresse ? » « Après m’être renseigné sur ces retraites dont je n’avais jusqu’ici qu’une idée confuse, se sou­vient le religieux, j’ai donné mon accord, attiré par l’exotisme de cette aventure humaine et spirituelle. »

Lancés dans les années 1970 par Michel Menu, un laïc très marqué par le scoutisme, les Goums proposent à des jeunes adultes de vivre l’ex­périence du désert. Si les lieux proposés varient – les Grandes Causses, les Cévennes, la Corse, en France, mais aussi la Terre sainte, l’Italie, le Maroc… –, il s’agit toujours de sillonner des paysages désertiques au cours d’une marche au long cours, de sept à huit jours. La péda­gogie de ces raids repose sur cette idée simple : la vie au désert à la façon des Bédouins, sans artifice, en autonomie totale, dans le silence, la pauvreté, permet aux personnes éreintées par le mode de vie urbain, bruyant, mécanique, consumériste, de découvrir des compartiments plus intérieurs de leur être. L’équipée comprend toujours un prêtre catholique, le « padre », chargé d’accompagner les jeunes adultes, âgés de 25 à 35 ans, sur ce chemin vers l’intériorité. « Le mot “goum” est un vieux nom moyen-oriental qui signifie “indépendance”, “liberté”, explique Jean-Pascal. De fait, c’est bien ce désir de liberté intérieure, d’affranchissement par rapport aux modes de l’époque, et de retour à l’essentiel, qui semblaient animer les participants dont j’avais demandé à connaître les attentes avant de nous retrouver tous au Maroc. »

Dans la fragilité et le dépouillement
Fin août 2016, Marrakech. Dans un couvent de sœurs franciscaines, les pèlerins font connaissance. Ils sont une quinzaine, pour la plupart issus de la région parisienne. Parmi eux, on trouve des étudiants, comme Christophe en quête de ressourcement avant de débuter l’année. Il y a aussi de jeunes professionnels, dont Bérengère qui ressent le besoin d’un break entre deux missions de volontariat à l’étranger. Cer­tains aspirent à prendre du recul avant d’engager un virage dans leur existence, comme Camille qui s’apprête à se lancer dans l’aventure professionnelle, ou Domitien et Mathilde, qui s’engagent sur la voie des fiançailles. D’autres souhaitent étancher un désir ancien, comme Aude, une artiste musicienne qui ressent depuis l’enfance l’appel du désert. D’autres enfin se sentent confusément appelés à l’aventure intérieure, comme Joachim ou Louis-Antoine. « Une fois les présenta­tions faites, se souvient le Padre, on nous a demandé de laisser dans un sac montres, appareil photo, téléphone portable, argent, cigarettes, et autres objets inutiles. Puis nous avons dîné d’une soupe et de riz. Frugalité, appel à se délester de l’accessoire, le ton était donné ».

Le lendemain, une voiture lâche les Goumiers dans un oued perdu au milieu de la chaîne de l’Atlas marocain. « Ce sont ces paysages de com­mencement du monde qui nous ont servi de décor pendant neuf jours », s’émerveille le missionnaire. Neuf jours de marche, sous un soleil brû­lant, dans la pierre tour à tour rouge et jaune du désert, harnachés de leurs sacs à dos, et veillant à avoir toujours assez d’eau pour ne pas mourir de soif.

« Nous marchions une vingtaine de kilomètres par jour. C’est peu, mais, dans la montagne du Haut-Atlas, cela fait un certain nombre de montées et de descentes… Au cours de cette épreuve physique, beaucoup de Goumiers sont confrontés à leurs limites, mais ils découvrent qu’avec le soutien des autres ils peuvent les repousser… »

L’effort est d’autant plus rude que les pèlerins mangent peu – un bol de riz matin et soir, ce jeûne signifiant leur désir de vivre ce temps dans un esprit de pauvreté, dont témoigne aussi leur djellaba, une sorte de bure ou de manteau de Bédouin qu’ils ne quitteront pas durant tout le séjour. Cette marche au pas lent, dans l’immensité des horizons, enveloppé par le silence, ne tarde en tout cas pas à les ébranler. « Dans la fragilité et le dépouillement, confirme Jean-Pascal, ils réapprennent à goûter des bonheurs simples : l’eau fraîche, les figues cueillies sur les arbres comme au jardin du paradis, les sourires des habitants dans les villages traversés, celui des bergers qui font paître leurs troupeaux, les petits signes d’attention que les Goumiers se portent les uns les autres. » Au fil des jours, par l’échange de ces petites attentions, l’écoute respec­tueuse, l’expérience simple du partage, une communauté se tisse entre les participants qui font l’expérience concrète de la fraternité.

Le choix des lieux de bivouac ne se fait pas au hasard. Au préalable, Stan, l’organisateur du Goum, a repéré les endroits en fonction de leur beauté. « Il est important d’offrir à l’oeil de grands espaces, de larges horizons, commente Jean-Pascal. La beauté ouvre les coeurs, elle élève les aspirations, réveille les désirs profonds. C’est une grâce inestimable de pouvoir s’endormir à la belle étoile, autour d’un feu de veillée, au milieu de ces paysages somptueux. »

Des cœurs désencombrés
Comme « padre » du Goum, il revient à Jean-Pascal de donner le ton et le contenu spirituel des journées. L’atmosphère et l’expérience vécue sont une aide précieuse. « L’arrivée sur les lieux de bivouac, l’instal­lation, le feu du dîner, les échanges sur la journée de marche : nous formions une petite communauté chrétienne itinérante, qui nous faisait sans cesse penser à celle que formaient Jésus et ses apôtres, dans des paysages similaires », témoigne le missionnaire. Tous les matins, de bonne heure, après un temps de méditation silencieuse introduit à tour de rôle par les Goumiers, le père célèbre la messe sur un autel de camp, soigneusement construit à la main avec des pierres. « La Parole de Dieu résonnait dans des cœurs disponibles, désencombrés », se souvient Jean-Pascal dont l’enseignement ne fait que mettre en correspondance ce que les pèlerins vivent au désert avec quelques grands thèmes spi­rituels : la beauté de la nature et la bonté du Créateur, le désert et le combat spirituel pour rencontrer Dieu, le choix d’un itinéraire de marche et celui des décisions qui orientent une existence…

« Le dernier jour, se souvient le spiritain, nous nous sommes retrouvés autour d’un puits, dans le désert. Il y avait là un magnifique figuier, et quelques palmiers. Les premiers arrivés avaient cueilli les figues mûres, et tout le monde en a eu sa part. Puis chacun s’est douché avec l’eau du puits, à la fin d’une journée éprouvante, sous le soleil, dans la poussière. Après le dîner, à la lumière du feu de camp, on a partagé le ressenti de la journée, la marche dans le désert, l’ambiance extraordinaire autour de ce puits, loin de tout, mais si près des étoiles. On était dans le cœur à cœur entre nous et avec le Seigneur. La joie de finir ces 150 kilomètres à pied se mêlait à l’envie de préserver les acquis du Goum en vue du retour à la vie professionnelle ou étudiante. » Difficile de dire ce que ces jeunes adultes ont retiré de cette expérience. « C’est le secret des cœurs », lâche le père, qui poursuit : « Avec leurs mots à eux, beau­coup m’ont confié avoir compris là-bas que le bonheur ne consiste pas à produire, à consommer et à accumuler des biens matériels. Dans le dépouillement, la charité fraternelle et le dialogue avec Dieu, ils ont trouvé la source de la joie et de la liberté. »

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