Ouverture de l’AG en ligne de la Corref - par Sr Véronique Margron

« Penser la gouvernance dans un monde changé »


Tel est le thème que nous avions retenu pour notre nouvelle Assemblée générale de la Conférence des religieux et religieuses de France (Corref) de 2020, à Lourdes.

En préparant cette AG, en écrivant le rapport moral que vous avez reçu - et que je vous invite vivement à lire, si ce n’est déjà fait, pour percevoir la vie et l’activité de notre conférence – en préparant donc nous espérions ne pas nous retrouver dans cette situation. Tous nous désirions avoir la joie de nous revoir, de prier et célébrer ensemble et de converser en chair et en os. Mais il nous faut faire avec le réel, comme chacun. Nous avons donc souhaité maintenir tout ce qui pouvait l’être et spécialement les apports de nos intervenants. Ils viendront nous interroger autant qu’enrichir notre réflexion dans notre service d’animation et d’autorité. Ils nous offriront aussi des possibilités de partages avec nos sœurs et nos frères.

Notre monde, notre pays sont en plein tremblement. La pandémie nous frappe tous ensemble et personnellement, y compris par les deuils et l’inquiétude. Elle décape notre regard et nous rappelle ce que dans la vie religieuse, dans la vie chrétienne, nous savons et vivons tous les jours je crois, à savoir une vulnérabilité partagée. Les valeurs morales discrètes du souci quotidien d’autrui se laissent difficilement appréhender par le modèle libéral, individualiste qui valorise l’autonomie personnelle. Ce sont pourtant elles qui nous font tenir, aimer, et je l’espère nous aiderons à traverser ce drame mondial autant qu’intime.

Mais les malheurs ne s’attendent pas les uns et autres. À la pandémie s’ajoutent les victimes récentes du fanatisme meurtrier et aveugle, dans notre pays Samuel Paty, Nadine Devillers Simone Barreto Silva, Vincent Loquès, mais encore celles de Vienne ou les étudiants de Kaboul. « Un cri s’élève dans Rama, pleurs et longue plainte : c’est Rachel qui pleure ses enfants et ne veut pas être consolée car ils ne sont plus. » (Mt 2, 18) Oui Rachel refuse d’être consolée car elle n’accepte pas les apaisements faciles, les mots trop usés. On ne peut, on ne doit pas s’acclimater à l’insupportable, à l’inconsolable. Mais se tenir pourtant debout, vivants, obstinément vivants.

Face à ces blessures et ces brisures, sans parler du scandale des abus qui nous a entamés tout au-dedans de l’âme durant ces 4 années et qui interroge frontalement nos manières de gouverner, nous sommes convoqués, avec plus de force encore, à regarder ensemble notre place et notre service de fraternité effective dans la société. Le faire avec lucidité, persévérance et espérance.

S’il est un cap pour la gouvernance, c’est dans ce labeur de la fraternité humble et opiniâtre qu’il se trouve. Les incertitudes majeures que nous partageons avec tous réclament notre audace et nous orientent ensemble vers l’avenir. Sans dogmatisme, sans affirmation définitive, tant le passé récent, l’actualité du monde autant que de notre Église sont venus fracasser toute prétention hautaine en ce domaine. Sans détours, regarder alors avec les yeux

ouverts et la liberté des fils et filles du même Père, non d’abord soucieux d’eux-mêmes mais que le témoignage du Christ « Frère universel » ne s’interrompe pas.

Là est notre responsabilité. Voir ce qui est, afin de percevoir ce qui va mourir, ce qui doit mourir, mais aussi ce qu’il faut poursuivre, encourager, susciter, oser avec ardeur et courage. Avec d’autres, pour d’autres.

La vie religieuse embrasse le tout de notre existence, de notre rapport au monde et au temps. Non pour jouer un rôle ou se prévaloir d’un statut. Mais sobrement laisser les « sentiments du Christ Jésus » (Ph 2.5) avoir une chance de devenir un peu les nôtres. Vivre de sa manière de percevoir, de raisonner. « Pensez, sentez en vous ce qui est dans le Christ Jésus. », traduirait-on plus littéralement. Là où la condition divine qui fut la sienne n’était pas un butin, un privilège, mais ce qui se donne en partage aux fils et aux filles que nous sommes, à la condition qu’ils vivent de même. Sans doute est-ce parce qu’elle est une vie totale que la vie religieuse peut aussi dériver vers le pire qui détruit alors des vies jusqu’à la capacité d’aimer, reniant alors les « sentiments du Fils » et trahissant toute humanité.

Mais cette même vie religieuse a su et sait toujours, en tout temps et tous lieux écrire de grandes et belles pages de la générosité de Dieu, de son hospitalité. Écho de la vitalité, de l’inventivité, minuscule souvent car à profondeur d’humain, dans tant et tant de solidarités avec des plus vulnérables, des femmes et des hommes au ban de nos sociétés broyeuses d’humains. Ensemble, nous portons ce beau signe de la pluralité au service d’une commune passion : témoigner pauvrement mais bien concrètement du Royaume, celui pour les éclopés en tout genre, et nous en sommes.

Aujourd’hui, nos sœurs et nos frères en communauté, celles et ceux dont la vie a été brisée et dont nous sommes redevables, les femmes et les hommes qui nous entourent, tous, je crois, nous demande de reprendre à notre compte ce propos d’un sage qui sait ce qu’est la difficulté de vivre, sous le soleil, « Tout ce que ta main trouve à faire, fais-le avec la force dont tu disposes… ». Quohélet 9, 10

Belle semaine ensemble et déjà toute ma gratitude à nos amis qui – durant toute la semaine - ont accepté de livrer leurs expériences et leurs connaissances, afin de nous les offrir en partage,

Sr Véronique Margron op. présidente de la Corref