AG 2021_Ouverture de l’assemblée générale de la Conférence des Religieux et Religieuses de France

« Comme une décision et un agir qui ensemble qui ouvrent l’avenir, autrement, pour tous »


Intervention de Sr Véronique Margron, présidente de la Corref, en ouverture de l’assemblée générale de la Corref.

Chers amis,

Encore une fois nous retrouver. En temps ordinaires et oubliés, ceux d’avant pandémie et ceux d’avant la conscience du caractère systémique des abus, nous tenions notre Assemblée générale tous les deux ans à l’automne à Lourdes.
Mais depuis 2 ans nous nous sommes rencontrés 3 fois. Après l’AG de novembre 2018, ce fut juin 2019, avec le vote du financement de la CIASE. Puis en novembre dernier une Assemblée consacrée à la « gouvernance dans un monde changé ».
Après cette assemblée du printemps 21, nous nous retrouverons, espérons-le à Lourdes cette fois, en novembre pour une AG statutaire qui pourra enfin élire son conseil d’administration, puisque celui qui œuvre aujourd’hui s’est trouvé prolonger par la force des circonstances depuis novembre 2020.
Ce rythme nous est imposé par les événements. Ils sont nos maîtres. Comme aime à le répéter le pape François « la réalité est supérieure à l’idée ».
La réalité que nous affrontons une fois de plus ensemble est celle des abus commis dans nos communautés, nos instituts. Ceux dont nous avons découvert avec effroi qu’avec les auteurs eux-mêmes, ils mettaient en cause nos fonctionnements institutionnels. Leurs défaillances, parfois leurs paresses, voire leurs lâchetés, voire leur complaisance. Tout cela est spécialement éprouvant, entamant, jusqu’à la pointe de notre âme, à nous toutes et tous qui aimons la vie que nous avons choisie, la vie religieuse, communautaire. Qui la croyons belle.
Nous souhaiterions tous en sortir. Mais surtout combien les personnes victimes, leurs entourages, souhaiteraient enfin en sortir !

Au cours de cette assemblée nous allons, hormis les points statutaires, aborder des questions pour lesquelles vous avez reçu une ample documentation.
La justice restauratrice d’abord. Au sens institutionnel, politique du terme. Celle qui tente de faire face à l’étendue de l’impunité, de rattraper un peu du temps perdu. De faire justice, là où il n’est plus possible, trop souvent, de rendre la justice. Si nous vous proposons cette démarche, au regard de ce qui a été présenté en novembre dernier, c’est bien que les abus et les atteintes sexuelles sont et individuels et collectifs et institutionnels. La justice restauratrice inverse la scène de la justice des tribunaux : ce n’est pas d’abord l’auteur du méfait qui est au centre, mais c’est sa victime qui est au cœur des préoccupations. Du processus de réparation de l’irréparable. Afin que l’irréparé qui demeure et demeurera soit un peu moins lourd à porter.

Nous écouterons tout à l’heure la magnifique intervention de Frédéric Boyer sur le repentir. Le repentir comme ce sur quoi s’appuyer pour avancer. Comme une décision et un agir ensemble qui ouvrent l’avenir, autrement, pour tous.
Le sens de ces journées, et du temps où nous sommes, est là. L’articulation entre une parole intime, singulière, portée par l’engagement de chacun, et la communauté. Le repentir dira-t-il rouvre le temps, non pour effacer, mais pour agir, personnellement et ensemble, sur ce que nous avons commis, par action ou par omission.
Le Seigneur est celui qui étire sa patience pour que nous changions, nous dit 2 P, 3. 9 Cette parole est pour nous aujourd’hui. Notre Dieu nous a pris en patience jusque-là pour que nous nous décidions à changer ce qui doit l’être.
Le vrai repentir, continue Frédéric Boyer, c’est de reconnaître que nous avons à veiller sur autrui. C’est peut-être le seul et authentique sacrifice dont parle le psalmiste du psaume 50.
Voilà donc notre juste labeur de repentir : veiller enfin sur les personnes dont les vies furent empêchées, bouleversées, meurtries jusqu’à l’âme, restaurer de la dignité et de la parole vraie, réparer ce qui doit l’être. Veiller sur nos communautés afin qu’elles s’ajustent au vrai et au bien ; à ce qui fait vivre et non détruit. Veiller sur notre promesse de vivre au nom d’un évangile victorieux du combat contre le mal et la mort. Veiller sur notre engagement religieux, celui qui doit faire de nous d’authentiques sœurs et frères de tous. Les abus, les crimes commis par des membres religieux sont des crimes de la fraternité. Veiller enfin sur les auteurs des méfaits afin qu’ils soient poursuivis par une justice qui demande légitimement des comptes, mais aussi suivis, autant que faire se peut, afin de pouvoir répondre de leurs actes et répondre à l’autre, de l’autre. Et là peut-être, changer.

C’est ce repentir, comme l’engagement dans la justice restauratrice, qui convoquent notre responsabilité. Car impossible de se repentir sans responsabilité, sans répondre de nous-mêmes, ce que nous avons mal fait et qui a fait mal. Une responsabilité qui fait face à l’énigme – qui demeure – du mal commis, de son maléfique qui a plongé dans les abîmes des existences tout entières, des vies spirituelles et intimes, des confiances en Dieu, en l’autre comme en l’institution. Cette responsabilité rouvre l’espace et le temps et peut rendre possible que les personnes victimes relèvent la tête.
Si c’est notre responsabilité métaphysique, morale et spirituelle à tous dont il est question, celle qui n’enlève rien aux responsabilités spécifiques des auteurs et de leurs complices possibles, c’est bien pour que nous portions ensemble un peu du poids trop lourd des victimes, celui de la solitude de l’âme, de la mémoire traumatisée, de la honte obligée, du corps marqué. Rompre le silence qui aura enfermé, enserré et laissé sans mot. Y compris celui de certains de nos membres, sœurs ou frères, eux-mêmes victimes de ces méfaits, de ces fracas.

Prendre enfin ce qui nous revient, voilà ce qui se pose dans ce temps décisif de l’histoire. Qu’on nous comprenne bien. Il n’est aucunement question aujourd’hui de devancer les préconisations de la CIASE, tout au contraire. Il s’agit de préparer nos intelligences qui ont été lentes à comprendre, nos cœurs longtemps durcis ou aveuglés, nos âmes égarées peut-être, à recevoir le rapport de la commission Sauvé, à prendre toute sa mesure, celle de ses conclusions et de ses préconisations. Puis prendre nos responsabilités et décider lors de notre AG de novembre ce que nous aurons à faire, bien concrètement. Enjeu éthique autant que spirituel, théologique même. Aujourd’hui et demain il s’agit de continuer à avancer résolument à travers nos différents travaux et si nous en sommes d’accord, d’adopter les deux résolutions retenues par le conseil d’administration. Si c’est notre volonté commune, elles traceront le chemin dont le rapport de la CIASE est une étape décisive : faire la lumière sur tant de noirceur. La justice restauratrice dans son déploiement ne peut s’initier qu’en faisant toute la vérité possible.

Permettez-moi de citer ces lignes de Céline Hoyeau dans son dernier livre, douloureux mais nécessaire « J’aime l’Église et je suis convaincue qu’on ne lui « fait pas de mal » en l’aidant à faire la vérité sur elle-même. Au contraire. C’est en cherchant à mieux comprendre ce qui s’est passé, le contexte qui a permis ces dérives, la manière dont nous les avons laissées se développer ou entretenues, que l’on pourra empêcher qu’elles se reproduisent et construire l’avenir sur des bases plus saines. … Sur quoi repose cet aveuglement dans lequel beaucoup ont été enfermés ? Le travail de vérité est douloureux mais nécessaire, aussi, pour sortir d’une certaine naïveté, d’un idéalisme, d’un aveuglement angélique … qui n’ont plus de raison d’être pour qui veut affronter avec maturité, debout, la complexité de ce monde et être témoin crédible de l’évangile. »

De notre Assemblée d’aujourd’hui à l’automne, c’est l’ensemble de nos communautés et des membres de nos Instituts que nous aurons mission de conscientiser plus encore, par-delà nos différences de réalité et de sensibilité. Nous embarquer afin de pouvoir embarquer celles et ceux dont nous avons la charge et le soin.

Enfin, je remercie très chaleureusement et respectueusement nos invités qui sont avec nous ce lundi. À commencer par les personnes victimes. Pour elles, cela n’est jamais facile d’être avec nous, avec des responsables d’Église. Alors un merci très profond. Merci aussi aux membres invités de la CIASE, spécialement son président J.-M. Sauvé et Mme Sylvette Toche sa SG ; ainsi que les amis psychologues, psychanalystes et écoutants du Réseau Simon et du réseau d’entraide Véro. Et enfin bien sûr les membres de la conférence des évêques, Mgrs P.-Y. Michel et Robert Watebled, les p. Hugues de Woillemont et J. Christophe Meyer, qui nous font l’amitié d’être des nôtres. Mgr Éric de Moulins Beaufort nous rejoindra un petit moment demain pour nous saluer. Et si j’oublie quelqu’un, qu’il sache qu’il est pourtant le bienvenu !

Je ne veux pas terminer ce mot d’ouverture sans une pensée suppliante très spéciale pour les sœurs de la Pommeraye, et avec elle Sr Mariannick Caniou, SG, et Sr Anne Marie Grapton SG de la Corref, ainsi que la société des prêtres de St Jacques et leur SG, le Père Paul Dossous. Notre pauvre prière va en faveur de tous les otages, particulièrement Sr Agnès Bordeau, le Père Michel Briand et ses 3 confrères. Nous supplions pour la paix et la justice en ce pays tant aimé, Haïti.

Merci à nous tous d’être présents à cette assemblée. Que notre foi s’active encore, que notre amour continue de se mettre en peine, que notre espérance demeure persévérante afin que nous fassions notre travail de femmes et d’hommes qui ont décidé de vivre selon l’évangile du Dieu fait chair.

Belle assemblée à nous tous !

Sr Véronique Margron op
Présidente.

AG 2021