“Le dialogue entre les religions trouve sa raison d’être dans le dialogue de Dieu avec l’humanité” rappelle le cardinal Guixot à la vie religieuse

Dans le cadre de la rencontre de la Commission UISG/USG pour le Dialogue Interreligieux, sur le thème « Religieuses et Religieux, Ambassadeurs de la paix mondiale et de la coexistence commune », à Rome le 16 mars 2020, le cardinal Ayuso Guixot, président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux a donné une conférence intitulée « Le Document sur la fraternité humaine et ses implications pour la vie religieuse ».


Il a articulé son propos en deux parties : « Le Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune » d’une part où il détaille quelques éléments du Document, insistant sur « la vérité du caractère sacré et de la dignité de la personne humaine, ainsi que le respect de la liberté religieuse qui conduit au dialogue authentique » et « Le Document sur la fraternité humaine et la vie consacrée » d’autre part.

Le cardinal souligne dans la seconde partie combien « la “souplesse” et la “volonté de rencontrer l’autre”, caractérisent l’apport spécifique que peut offrir l’expérience de la vie consacrée dans le domaine de la fraternité humaine et du dialogue interreligieux ». Il rappelle ainsi « l’expérience féconde du dialogue interreligieux monastique », le « travail irremplaçable effectué dans le domaine du dialogue religieux par les Instituts ayant une spiritualité missionnaire », où « la collaboration avec des hommes et des femmes de tradition religieuse différente doit toujours plus être fondée sur une commune sollicitude pour la vie humaine, qui va de la compassion pour la souffrance physique et spirituelle à l’engagement pour la justice, la paix et la sauvegarde de la création ».

Source : La Documentation catholique


Chers amis,

je voudrais tout d’abord remercier Patricia Murray et le père Emil Turu de m’avoir invité ; ils ont organisé, au nom de la Commission pour le Dialogue Interreligieux de l’Union internationale des supérieures générales et de l’Union des supérieurs généraux, l’évènement auquel nous participons aujourd’hui sous différentes modalités.

J’avoue que c’est vraiment avec grand plaisir que je partage avec vous ces quelques réflexions. Je me sens en effet dans mon élément, car en tant que membre d’un Institut missionnaire, celui des Missionnaires Comboniens du Sacré Cœur de Jésus, je suis bien conscient de la signification et de l’importance que revêtent la construction de la fraternité et la promotion du dialogue avec des personnes d’autres religions, tant pour ma vie personnelle que pour la vie consacrée.

Le thème qui m’a été confié, Le Document sur la fraternité humaine et ses implications pour la vie religieuse, est sans aucun doute un sujet important et de grande actualité. Je considère en effet que le Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune, paraphé le 4 février 2019 à Abu Dhabi par le pape François et le grand imam d’Al-Azhar Al-Tayyeb, représente une étape capitale sur le chemin du dialogue interreligieux.

Je voudrais commencer par mentionner rapidement quelques éléments de ce Document, et dans un deuxième temps j’aborderai sa signification pour la vie consacrée.
1) Le Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune

a. Les racines dans le Concile

Ainsi que l’a dit le Saint-Père aux catholiques, « le document ne s’est pas éloigné d’un millimètre de Vatican II. Il est même cité, parfois. Le document a été rédigé dans l’esprit de Vatican II. » (1). Du point de vue catholique, on ne peut en effet comprendre le document si on ne l’insère pas dans le chemin au long cours des relations interreligieuses de l’Église catholique, qui a trouvé son expression officielle lors du concile Vatican II.

b. Il s’adresse à tous

Il s’agit d’une invitation concrète à la fraternité universelle qui concerne chaque homme et chaque femme. Ce n’est donc pas un document confessionnel ni un texte islamo-chrétien, bien qu’évidemment transparaisse en filigrane la spiritualité des deux signataires, mais bien un document ouvert à tous, qui peut être utilisé et partagé par tous, croyants et non croyants.

c. Dieu est le Créateur de tout et de tous

Dieu est le Créateur de tout et de tous, ce qui fait que nous sommes membres d’une unique famille et que nous devons nous reconnaître comme tels. C’est le critère fondamental que la foi nous offre pour gérer la coexistence humaine, pour interpréter les diversités qui subsistent entre nous, et pour désamorcer les conflits.

d. Quelques points saillants

- Il n’est jamais permis à personne d’utiliser le nom de Dieu pour justifier la guerre, le terrorisme ou toute autre forme de violence.

- La vie doit toujours être protégée, tout comme doivent être reconnus le droit des enfants à grandir dans un milieu familial, le droit à l’alimentation et à l’éducation, le droit à être protégés dans un contexte digital toujours plus dangereux pour eux.

- La déclaration définit comme “nécessité indispensable” la reconnaissance du droit des femmes à l’instruction, au travail et à l’exercice de leurs droits politiques.

- Le document condamne les adhésions forcées à une religion ou une culture particulière, ou à un style de civilisation que les autres n’acceptent pas.

- Droit à la liberté religieuse et à la pleine citoyenneté.

- Le texte de la déclaration d’Abu Dhabi souligne la nécessité de passer de la simple tolérance à la coexistence fraternelle.

- Importance de la formation et de l’éducation des jeunes générations.

- Respect, sauvegarde et soin de la Création.

L’objectif du document est d’adopter :

- la culture du dialogue comme chemin ;

- la collaboration commune comme conduite ;

- la connaissance réciproque comme méthode et critère.

Ce sont quelques points qui se trouvent dans la déclaration et sur lesquels nous devons beaucoup travailler avec nos frères des autres religions. Face à une humanité blessée par tant de divisions et de fanatismes idéologiques, le pape et le grand imam ont montré que la promotion de la culture de la rencontre et de la connaissance de l’autre ne sont pas une utopie, mais la condition nécessaire pour vivre en paix et laisser aux générations futures un monde meilleur que celui dans lequel nous vivons.

Notre monde, toujours plus sécularisé, a plus que jamais besoin du dialogue interreligieux, qui témoigne du « transcendant », défende la liberté de religion, déclare que toute forme de violence est par nature étrangère à l’authentique raison d’être de la religion en tant que telle, encourage la construction commune d’un monde de paix et de fraternité. De fait, la vérité du caractère sacré et de la dignité de la personne humaine, ainsi que le respect de la liberté religieuse qui conduit au dialogue authentique, sont les fondements de la construction d’un monde pacifié.
2. Le Document sur la fraternité humaine et la vie consacrée

Lorsque je pense à la vie consacrée, je pense spontanément à saint François d’Assise. J’aime rappeler ici, comme le soulignait aussi le thème du voyage apostolique à Abu Dhabi « Fais de moi un instrument de ta paix », que la rencontre d’Abu Dhabi a eu lieu 800 ans après celle du saint d’Assise avec le Sultan Malik al-Kâmil. Saint François avait perçu que le dialogue était l’espace de la mission pour discuter avec ceux qui ne connaissent pas l’Évangile et n’ont pas entendu parler de Jésus-Christ.

La leçon de saint François est que, loin de céder au syncrétisme ou au relativisme, ou de renoncer à son histoire et à sa tradition, l’identité chrétienne est cependant « souple », c’est-à-dire capable de dialoguer avec les nouvelles conditions sociales et politiques du monde, ainsi que de vaincre les préjugés et les différentes formes d’intolérance. C’est une identité qui vit de la volonté de rencontrer l’autre, qui ressent le désir du dialogue.

Il me semble que ces deux dispositions, la “souplesse” et la “volonté de rencontrer l’autre”, caractérisent l’apport spécifique que peut offrir l’expérience de la vie consacrée dans le domaine de la fraternité humaine et du dialogue interreligieux.

À titre d’exemple, je rappelle l’expérience féconde du Dialogue interreligieux monastique (DIM) et l’heureuse collaboration avec le Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux. La contribution que l’expérience monastique peut apporter au dialogue interreligieux est fondamentale. Le Dialogue interreligieux monastique a vu le jour en tant qu’organisation en 1978, en réponse à un appel du cardinal Sergio Pignedoli, le deuxième président du Conseil pontifical pour le dialogue religieux. Dans sa lettre à l’abbé-primat de la confédération bénédictine, il avait demandé que moines et moniales soient plus étroitement impliqués dans le dialogue interreligieux, parce que, soutenait-il, « le monachisme est un pont entre les religions ». Cette fructueuse collaboration entre le DIM et le Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux a produit au cours des années différents résultats, surtout dans le domaine du dialogue christiano-bouddhiste. Le dernier en date, mais pas le moindre en importance : à Taïwan, en octobre 2018, s’est déroulé le premier dialogue international pour les moniales bouddhistes et chrétiennes, sur le thème “Contemplative Action and Active Contemplation : Buddhist and Christian Nuns in Dialogue”1, en collaboration avec le monastère bouddhiste de Fo Guang Shan et l’association des supérieures majeures des religieuses.

Je pense également au travail irremplaçable effectué dans le domaine du dialogue religieux par les Instituts ayant une spiritualité missionnaire. Appartenant moi-même, comme je vous l’ai déjà dit, aux Missionnaires Comboniens du Sacré Cœur de Jésus, je sais bien toute l’énergie déployée pour que notre vie soit imprégnée d’amour fraternel envers tous et d’une sincère et cordiale amitié avec les personnes d’autres religions. La collaboration avec des hommes et des femmes de tradition religieuse différente doit toujours plus être fondée sur une commune sollicitude pour la vie humaine, qui va de la compassion pour la souffrance physique et spirituelle à l’engagement pour la justice, la paix et la sauvegarde de la création. Tout ceci est bien exprimé dans le Document sur la fraternité humaine.

Il est indéniable qu’aujourd’hui le dialogue se fait partout. Les domaines et les occasions de nous approcher davantage les uns les autres sont variés. Outre l’effort infatigable de nous parler les uns aux autres, nous devons aussi apprendre à partager les joies et les souffrances de la vie. Chaque institut religieux a son propre charisme à déployer sur le chemin du dialogue. Je suis convaincu que chaque institut, s’il se laisse inspirer par la spiritualité du dialogue, pourra apporter sa propre contribution vers la fraternité et la coexistence des religions et des cultures.

La création de la Commission pour le dialogue interreligieux, dont font partie des membres représentant tant l’Union des supérieurs généraux que celle des supérieures générales, est en ce sens fort significative, car elle sensibilisera les congrégations religieuses présentes à Rome à l’importance du ministère sur le dialogue interreligieux, et leur permettra de mieux le connaître.

La vie consacrée a devant elle la route de la fraternité à parcourir dans un monde divisé par les haines, les guerres, les injustices et l’oppression. Il lui faut donc vivre et témoigner de la communion dans la diversité, de la possibilité d’un dialogue multiculturel et montrer que sont possibles le dialogue et la paix entre les peuples, les races et les cultures. Dans l’expérience de la fraternité nous faisons l’expérience du Dieu trinitaire, communion dans la diversité.

Nous sommes tous coresponsables de la mission de l’Église dans le monde et nous sommes tous appelés à être protagonistes du dialogue interreligieux. Bien évidemment, les personnes consacrées qui se mettent au service du dialogue interreligieux ont besoin d’une préparation adéquate tant au niveau de leur formation que dans l’étude et la recherche, puisqu’il faut dans ce secteur une profonde connaissance du christianisme et des autres religions, accompagnée d’une foi solide et d’une bonne maturité humaine et spirituelle.

Il est de fait indispensable d’avoir une profonde et sérieuse formation dans sa propre foi (dans ce cas, le christianisme) et une bonne connaissance des autres religions qui nous rendent solides et mûrs spirituellement et humainement. Aujourd’hui nous ne pouvons ignorer l’autre ; mais, bien enracinés dans notre identité, nous devons nous ouvrir, dans la sincérité, à cette « culture du dialogue » voulue par le pape François.

Je voudrais reproposer ici, étant donné ce que vous êtes, votre sensibilité et vos compétences, l’invitation du pape François : « Pour celui qui croit à l’Évangile, le dialogue n’a pas seulement une valeur anthropologique, mais aussi théologique (…) Il faut élaborer une théologie de l’accueil et du dialogue qui réinterprète et repropose l’enseignement biblique. Elle peut être élaborée seulement si l’on s’efforce par tous les moyens de faire le premier pas et en n’excluant pas les semences de vérité dont les autres sont dépositaires. De cette manière, la confrontation entre les contenus des diverses fois pourra concerner non seulement les vérités crues, mais aussi des thèmes spécifiques qui deviennent des points qualifiants de toute la doctrine » (2).

Le pape François avait déjà souhaité, lors de son intervention à la Faculté de l’Italie méridionale (3) que soient entreprises des études, des réflexions et des recherches en vue d’élaborer une théologie du discernement, de la miséricorde et de l’accueil, qui entre en dialogue avec la société, les cultures et les religions pour la construction de la coexistence pacifique. Voici une importante nouvelle mission qui s’ouvre à nous !

Le consacré, le missionnaire qui s’intéresse à l’avènement du Règne de Dieu devient protagoniste et promoteur de dialogue : il travaille main dans la main avec les croyants d’autres religions dans un esprit de fraternité, il partage avec eux l’engagement commun à construire un monde meilleur, en tant que croyants en un seul Dieu. Ce dialogue, tel que le définissent les documents de l’Église, sera un dialogue de vie, d’action, d’échange théologique et d’expérience religieuse.

Enfin, je voudrais souligner un aspect, celui de la prière. Il est commun aux hommes et aux femmes des différentes religions, mais il me semble que pour la vie consacrée il peut revêtir une signification particulière et devenir un devoir spécifique pour soutenir le dialogue interreligieux et le chemin de la fraternité. Nous devrions apprendre à regarder les autres avec le regard de Dieu. La primauté de la prière est la manifestation visible du fait qu’elle est la dimension intérieure à la base de toute expérience religieuse ; c’est d’elle qu’émerge, aujourd’hui aussi, le fort rappel à la responsabilité historique des religions envers notre monde.

Dans un contexte international sujet à des transformations rapides et parfois dramatiques, l’invitation qui nous arrive d’Abu Dhabi est d’intensifier, à partir de la prière, le dialogue entre les religions et des religions avec tous les hommes ; elle montre sans équivoque que ce dialogue doit se situer qualitativement à un niveau plus élevé, et que nous devons assumer plus radicalement notre responsabilité dans la recherche des chemins de la paix. Avec d’inévitables retombées sur le plan de la vie privée et publique.
3. Conclusion

Le magistère du pape François se nourrit de la conviction conciliaire que les religions ont en elles de grandes ressources pour construire, avec tous les hommes de bonne volonté, une humanité réconciliée, et qu’un mouvement spirituel pour la paix est toujours nécessaire afin de rassembler, sans les confondre, les différents mondes religieux. C’est donc dans ce contexte que s’insèrent le Document sur la fraternité humaine et aussi l’institution récente, en août 2019 toujours à Abu Dhabi, d’un Comité supérieur pour la mise en œuvre du Document sur la fraternité humaine dont je suis le président et qui a pour tâche de développer un cadre pour assurer la réalisation des objectifs contenus dans le Document.

Dans le monde précaire d’aujourd’hui, le dialogue entre les religions n’est pas un signe de faiblesse. Il trouve sa raison d’être dans le dialogue de Dieu avec l’humanité. Prière, dialogue, respect et solidarité sont les uniques armes victorieuses contre le terrorisme, le fondamentalisme et toutes les sortes de guerre et de violence. Et ce sont des armes qui font partie des arsenaux spirituels de toutes les religions. Dans le respect de la diversité, le dialogue doit veiller attentivement à ce que soient garantis et respectés, pour chaque être humain, les droits à la vie, à l’intégrité physique, aux libertés fondamentales, c’est-à-dire la liberté de conscience, de pensée, d’expression et de religion.

On lit dans le langage, dans le titre même du document souscrit à Abu Dhabi, un terrain commun lié à une vérité qui bien qu’ancienne peut sembler nouvelle pour le contexte mondial qui nous entoure : la fraternité humaine.

Le fait que le pape François et l’imam Al-Tayyeb demandent que l’on étudie leur message et qu’on le transmette aux nouvelles générations, annonce une nouvelle saison. Je dirais qu’un chemin commun s’est ouvert, fruit d’une nouvelle lumière et d’une nouvelle créativité au cœur même de chacune des deux religions, et pas seulement. Et s’il plait à Dieu qu’hommes et femmes de religion et de bonne volonté puissent marcher dans la fraternité, il est tout aussi important que la fraternité devienne également le chemin des croyances religieuses.

J’espère que l’effort d’Abu Dhabi pourra vraiment unir au-delà des frontières et des appartenances et surtout des utilisations instrumentalistes des croyances. Pour la paix, et pour vivre ensemble.

(*) Version française de l’UISG, Bulletin n. 173, 2020. Titre de La DC.

(1) Pape François, Conférence de presse au cours du vol de retour vers Rome, 5 février 2019.

(2) Pape François, Discours « La Méditerranée Frontière de Paix », Bari, 23 février 2020.

(3) Pape François, Discours à l’occasion de la conférence « La théologie après Veritatis gaudium dans le contexte méditerranéen », Naples, 21 juin 2019.