Session "Emprise, Abus de pouvoir, Abus spirituels" (1/02/21)

Introduction de Sr Véronique Margron, président de la Corref.


Quelle que soit la forme qu’elle prend, l’emprise vise toujours l’effraction de l’intimité d’un être, du sanctuaire de la personne, corporel, affectif, spirituel, intellectuel.
À suivre les travaux du fr Philippe Lefebvre, l’idée d’emprise est évoquée dans la Bible par divers mots et expressions : « prendre », « jeter la main sur », « être chasseur d’âmes ». Tout est là !
C’est l’exact contraire de ce qu’il nomme la fructification. Le premier mot que Dieu adresse aux humains qu’il vient de créer est « fructifiez ! » : « Dieu les bénit et Dieu leur dit : “Fructifiez et multipliez, remplissez la terre…” » (Gn 1,28)
Tel est bien ce que nous désirons pour nos existences, pour l’histoire de celles de ceux et celles avec lesquels nous vivons, que la vie fructifie, qu’elle « porter du fruit ». Le fruit est l’antithèse de l’abus, de l’emprise, il échappe.
Pensons à la prédication de Jean le Baptiste qui appelle ses contemporains à porter « un fruit digne de leur conversion » et à ne pas être des arbres stériles que la hache devrait abattre (Mt 3,7-10). Ou encore bien sûr à l’image de la vigne développée par Jésus en Jean 15,1-16, où Il est la vigne et nous sommes les sarments. Oui lui seul est la vigne, nous les sarments et seulement si nous restons greffés, nourris la même vie du Père. Alors nous pouvons produire, offrir, « un fruit qui demeure ».
Nous pouvons aussi relire la lettre de Paul aux Colossiens, chez qui l’Évangile porte du fruit et qui, eux-mêmes, « portent du fruit par toutes sortes d’œuvres bonnes » (Col 1,6-11).
« Porter du fruit », c’est véritablement renoncer à toute position abusive au dehors de soi, vis-à-vis d’un tout un chacun, à commencer par les membres de nos communautés. Pouvoir le faire d’autant plus que l’on a découvert au creux de soi-même un sol, une assise, une terre irriguée d’où « vient tout don parfait » (Jc 1,17).
Tel est bien le cœur de notre journée de réflexion, à la suite de celle de décembre 2019.. L’emprise est un fracas de l’âme de l’autre, de son intégrité, de son unité, de sa dignité. Elle est de plus une tragique imposture quand elle ose prendre les apparences de la foi, du discours religieux, du vœu d’obéissance ou de la volonté de Dieu.
Notre responsabilité, comme supérieurs/es majeurs/es, comme formateurs, est véritablement de faire fructifier la parole singulière de l’autre, de soutenir la quête de sa vie propre, unique. Elle est d’aimer le doute et la question.
« Je crois que je préférerais toujours le tremblement du doute au faux confort de la certitude », écrivait la poétesse Marie Noëlle. Aimer le doute, sa respiration ce gage de liberté.
Se méfier aussi, ô combien, du « trop d’amour » et de tous ces propos sur une connaissance qui enorgueillit alors que l’amour, lui édifie. Trop de récits, trop de drames, trop de dérives voire de crimes, sont les preuves douloureuses d’un amour qui, érigé en valeur suprême, peut devenir l’instrument et le lieu de la pire des manipulations. Exiger, au nom de ce « amour », que l’autre mette sous le boisseau son intelligence, ses compétences, sa liberté et même sa conscience. Fuir tout ce qui sème de la confusion.
« Lazare sors dehors, déliez-le et laissez le aller », tel serait en fin de compte la fructification à laquelle nous sommes convoqués pour chacun, soutenir son altérité, contre toute convoitise funeste, contre tout rapt de conscience, de corps, d’intelligence, d’affect ou de volonté.
Telle est l’unique fonction de notre autorité : faire advenir plus d’audace, de liberté, de capacité à croire en soi-même, à être vivant et aimant.
Laisser « L’insolence de la parole », selon le beau titre de Marie Cénec, pasteure, dans son petit livre où elle raconte sa libération de l’emprise religieuse, laisser donc l’insolence de la parole de Dieu, avant tout, d’autrui aussi, nous déloger de toute volonté de puissance et de fabrication du même.
Alors que cette nouvelle journée, grâce au dc Isabelle Chartier Siben, au fr Gilles Berceville et à M. Aymeri Suarez-Pazos nous y engage plus encore et nous donne de démasquer les simplismes et tout ce qui étouffe l’Esprit qui rend libre.

Véronique Margron op.
Présidente