Survivre à la crise... dans une dynamique pascale

Edito de Jean-Marie Petitclerc, SdB


Une tempête inattendue et furieuse… Ce sont ces mots que le pape François a choisis pour qualifier cette crise sanitaire sans précédent qui a frappé notre planète en ce début de l’année 2020.
Lors de son homélie prononcée le 27 mars, sur la place St Pierre vide de toute présence, il disait : « Nous avons été pris au dépourvu par une tempête inattendue et furieuse. Nous nous rendons compte que nous nous trouvons dans la même barque, tous fragiles et désorientés, mais en même temps tous importants et nécessaires, tous appelés à ramer ensemble, tous ayant besoin de nous réconforter mutuellement. Dans cette barque… nous nous trouvons tous. »

Ah ! si nous avions su écouter les prophètes…
Une tempête inattendue … Il est vrai que l’ampleur de cette crise sanitaire a surpris et déstabilisé les gouvernants de notre pays, comme ceux de l’ensemble du monde.
Voici que l’apparition d’un organisme microscopique a provoqué le dérèglement de la planète. Le modèle économique, dont l’homme était si fier, est en voie d’effondrement, et notre système de santé, dont nous pensions qu’il pouvait nous protéger de tout, s’avère fragile.
Et pourtant, certains experts avaient prévu une telle éventualité. Ainsi, Jacques Attali, qui fut mon professeur d’économie à l’école Polytechnique, écrivait dès 2009 : « La globalisation du marché et la libre circulation qu’elle favorise laissent craindre la possibilité, dans la prochaine décennie, d’une ou plusieurs pandémies constituant une menace majeure pour la survie de nombre de gens, d’entreprises, de pays ; une crise à la fois sanitaire, économique et humaine de vaste ampleur, en ralentissant la circulation des gens et des objets (…) Aux Etats-Unis, elle pourrait causer la mort de 90 000 personnes ; jusqu’à 1,8 million de patients pourraient être hospitalisés, dont 300 000 pourraient être traités dans un centre de soins intensifs. »
Véritable parole prophétique … Mais, comme c’est souvent le cas, on n’a pas voulu écouter la voix des prophètes.

L’heure où les masques tombent…
Voici qu’avec cette crise, l’orgueil de l’homme, toujours prêt à reconstruire la tour de Babel en pensant pouvoir tout maîtriser, en a pris un sacré coup.
Comme le souligne le pape François, en commentant le récit de la tempête apaisée. : « La tempête démasque notre vulnérabilité et révèle ces sécurités, fausses et superflues, avec lesquelles nous avons construit nos agendas, nos projets, nos habitudes et priorités. Elle nous démontre comment nous avons laissé endormi et abandonné ce qui alimente, soutient et donne force à notre vie ainsi qu’à notre communauté. La tempête révèle toutes les intentions d’ « emballer » et d’oublier ce qui a nourri l’âme de nos peuples, toutes ces tentatives d’anesthésier avec des habitudes apparemment « salvatrices », incapables de faire appel à nos racines et d’évoquer la mémoire de nos anciens, en nous privant ainsi de l’immunité nécessaire pour affronter l’adversité.
À la faveur de la tempête, est tombé le maquillage des stéréotypes avec lequel nous cachions nos « ego » toujours préoccupés de leur image ; et reste manifeste, encore une fois, cette appartenance commune, à laquelle nous ne pouvons pas nous soustraire : le fait d’être frères. »
Et nous avons vu, dans notre pays, en plein cœur de la crise, émerger des signes d’une fraternité qui se renforce : ces gens qui applaudissent chaque soir sur leur balcon pour encourager tous les soignants prêts à risquer leur vie pour gagner la guère contre le virus : ces jeunes étudiants qui se sont portés volontaires pour prêter main forte aux équipes de soignants ou d’éducateurs des établissements de la Protection de l’Enfance, où étaient confinés des enfants et des adolescents empêchés d’aller à l’école et de retrouver leur famille le week-end ; ces jeunes créent une chaîne de solidarité pour apporter leurs courses aux personnes âgées et isolées … ou pour soutenir des commerçants en difficultés … et je pourrais citer tant d’autres initiatives, si prometteuses pour l’avenir.

Nous voici à la croisée des chemins…
Se pose désormais la question de l’après pandémie.
Souvenons-nous-nous, à l’époque où notre pays sortait d’une période sombre, des mots que le Général de Gaulle écrivait à l’abbé Pierre : « Mon cher ami … Puissent les Français conserver le secret de cette fraternité qu’ils surent découvrir aux heures de l’épreuve. »
Saurons-nous tirer les leçons de la crise que nous venons de traverser ? Et apprendrons-nous à mieux anticiper une crise encore plus grave qui se profile à l’horizon, celle provoquée par le réchauffement climatique ?
Nous sommes à la croisée des chemins : allons-nous continuer sur la voie de l’individualisme ou allons-nous emprunter celle de la fraternité ?
Car, comme aimait le rappeler l’abbé Pierre, « Nous sommes tous constamment confrontés à choisir entre deux chemins, deux sortes d’engagement, deux manières d’être (…) Ces deux voies sont très claires : moi sans les autres ou moi avec les autres. Etre heureux sans les autres ou être heureux avec les autres. Etre suffisant ou être communiant (…)
Choisir d’être suffisant, cela signifie se construire, s’accomplir sans tenir compte des besoins, des souffrances et des demandes des autres. C’est être prêt à tout : à écraser, à piller, à exploiter, à nier les autres pour parvenir à ses fins, ou, de manière beaucoup plus fréquente mais néanmoins terrible : ne pas se préoccuper des autres, être indifférent à leur bonheur ou à leur malheur (…)
Cependant, on peut choisir d’être communiant, de s’accomplir avec et par les autres, en étant à l’écoute de leurs souffrances et de leurs besoins, d’être heureux en partageant joies, peines et luttes (..).
J’ai pris depuis longtemps l’habitude de dire que le partage fondamental de l’humanité n’est pas entre les « croyants » et les « incroyants », mais entre les « suffisants » et les « communiants », entre ceux qui se détournent devant la souffrance des autres et ceux qui acceptent de la partager. Et bien des « croyants » sont des « suffisants », et bien des « incroyants » sont des « communiants ». Combien de non-croyants, en effet, qui ne connaissent rien de l’Évangile, qui n’ont jamais été au catéchisme, savent aimer, partager, donner ? Et combien de croyants vivent repliés sur eux-mêmes et ne mettent jamais en acte le message d’amour de leur religion ? »
Faire le choix de la fraternité m’apparaît aujourd’hui comme étant la condition sine qua non de la survie de notre société.

Bâtissons le monde d’après…
Survivre à la crise va nécessiter pour chacun de manifester « cette appartenance commune à laquelle nous ne pouvons nous soustraire » comme le disait le pape François : « le fait d’être frères ».
Il va s’agir de bâtir le monde d’après, en reconsidérant nos manières de vivre et de travailler, en relativisant notre envie de vacances au bout du monde. Il va s’agir de redécouvrir l’importance des liens avec nos proches et nos voisins, de renouveler notre regard sur les personnels soignants et tous ceux qui, dans l’ombre, assurent notre existence quotidienne. Il va s’agir de repenser notre modèle éducatif, en hiérarchisant les valeurs que nous souhaitons transmettre à nos enfants. Il va s’agir de porter un regard critique sur les excès de la mondialisation et de retrouver les bienfaits d’une économie de proximité. Il va s’agir de recrédibiliser la parole politique, à partir de l’exigence du « parler vrai ».
En un mot, il va s’agir de cultiver à l’échelle de notre planète l’esprit de fraternité.
Puissions-nous, en cette fête de Pâques, sortir du tombeau de l’individualisme et
marcher ensemble sur un chemin de fraternité…Il nous précède sur ce chemin !

En la fête de Pâques, le 12 Avril 2020
Jean-Marie Petitclerc, SdB

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