Vie consacrée : « demander le don du discernement » (4)

Dialogue du pape François avec les religieuses


« Comment se fait le discernement ? La priêre, le dialogue, et puis le discernement en commun. Il faut demander le don du discernement, de savoir discerner », a recommandé le pape François aux religieuses qu’il a rencontrées en la salle Paul VI du Vatican jeudi dernier, 12 mai.

Nous avons déjà publié les réponses du pape à trois questions des supérieures générales de l’UISG : une question sur la création d’une éventuelle commission sur le rôle des diaconesses aux premiers siêcles de l’Église, à une question sur le rôle de la femme dans l’Église, et à une question sur le service des femmes dans l’Eglise : « le service, oui, la servitude, non ! »

Le pape a aussi abordé la question de la « culture du provisoire » en suggérant : « Je crois que, dans la vie consacrée, les vœux temporaires facilitent cela. Et je ne sais pas, voyez vous-mêmes, mais je serais plutôt favorable peut-être à ce qu’on prolonge un peu les vœux temporaires, pour cette culture du provisoire qu’ont les jeunes aujourd’hui : c’est… prolonger les fiançailles avant de faire le mariage ! C’est important. »

Voici notre traduction compête de la 4e question et de la longue réponse du pape François.

A.B

Quatriême question

Les obstacles que nous rencontrons, comme femmes consacrées, à l’intérieur de l’Église

Cher Saint Pêre, beaucoup d’instituts affrontent le défi d’apporter de la nouveauté dans leur forme de vie et dans leurs structures en revoyant leurs Constitutions. Cela se révêle difficile parce que nous nous retrouvons bloquées par le Droit canonique. Prévoyez-vous des changements dans le Droit canonique afin de faciliter cette nouveauté ?

En outre, les jeunes, aujourd’hui, ont des difficultés à s’engager de façon permanente, que ce soit dans le mariage comme dans la vie religieuse. Pourrions-nous être ouvertes à des engagements temporaires ?

Et un autre aspect : en accomplissant notre ministêre en solidarité avec les pauvres et les personnes marginales, nous sommes souvent considérées à tort comme des activistes sociales ou comme si nous adoptions des positions politiques. Certaines autorités ecclésiastiques voudraient que nous soyons plus mystiques et moins apostoliques. Quelle valeur est donnée à la vie consacrée apostolique et en particulier aux femmes par certaines parties de l’Église hiérarchique ?

Pape François

D’abord, les changements à faire pour relever les nouveaux défis : vous avez parlé de nouveauté, nouveauté dans le sens positif, si j’ai bien compris, les choses nouvelles qui… Et l’Église est maîtresse en cela, parce qu’elle a dû beaucoup changer dans l’histoire, beaucoup, beaucoup. Mais dans tout changement, il faut du discernement, et on ne peut pas faire de discernement sans priêre. Comment se fait le discernement ? La priêre, le dialogue, et puis le discernement en commun. Il faut demander le don du discernement, de savoir discerner. Par exemple, un entrepreneur doit faire des changements dans son entreprise : il évalue de façon concrête et ce que sa conscience lui dit, il le fait. Dans notre vie, entre un nouveau personnage : l’Esprit Saint. Et pour faire un changement, nous devons évaluer toutes les circonstances concrêtes, c’est vrai mais pour entrer dans un processus de discernement avec l’Esprit Saint, il faut la priêre, le dialogue et le discernement commun. Je crois que sur ce point, nous ne sommes pas bien formés – quand je dis « nous », je parle aussi des prêtres – dans le discernement des situations, et nous devons chercher à avoir des expériences et aussi chercher quelqu’un qui nous explique bien comme se fait le discernement : un bon pêre spirituel qui connaisse bien ces choses et qui nous explique, que ce n’est pas un simple « pour et contre », faire la somme et on y va. Non, c’est quelque chose de plus. Tout changement qui doit être fait demande d’entrer dans ce processus de discernement. Et cela vous donnera davantage de liberté, davantage de liberté !

Le Droit canonique : mais il n’y a aucun problême. Le Droit canonique a été changé au siêcle dernier – si je ne me trompe pas – deux fois : en 1917 et puis sous saint Jean-Paul II. On peut faire des petits changements, on en fait. Là, il s’agit en revanche de deux changements de tout le Code. Le Code est une aide disciplinaire, une aide pour le salut des âmes, pour tout cela : c’est l’aide juridique de l’Église pour les procês, beaucoup de choses, mais qui a été totalement changé, refait, deux fois au siêcle dernier. Et ainsi on peut changer des parties. Il y a deux mois est arrivé une demande de changer un canon, je ne me souviens pas bien… j’ai fait faire l’étude et le secrétaire d’État a fait les consultations et tout le monde était d’accord sur le fait que, oui, cela devait être changer pour le plus grand bien, et on l’a changé. Le Code est un instrument, cela est três important. Mais j’insiste : ne jamais faire de changement sans faire un processus de discernement, personnel et communautaire. Et cela vous donnera de la liberté, parce que vous y mettez, dans le changement, l’Esprit Saint.

C’est ce qu’a fait saint Paul, et même saint Pierre, quand il a senti que le Seigneur le poussait à baptiser les païens. Quand nous lisons le livre des Actes des apôtres, nous nous étonnons de tant de changement, tant de changement. C’est l’Esprit ! C’est intéressant, cela : dans le livre des Actes des apôtres, les protagonistes ne sont pas les apôtres, mais l’Esprit. « L’Esprit obligea à faire ceci », « l’Esprit dit à Philippe : va là et là, trouve le ministre de l’économie et baptise-le », « l’Esprit fait », « l’Esprit dit : non, ne venez pas ici »… C’est l’Esprit. C’est l’Esprit qui a donné aux apôtres le courage de faire ce changement révolutionnaire en baptisant les païens sans faire le parcours de la catéchêse juive ou des pratiques juives. C’est intéressant : dans les premiers chapitres, il y a la Lettre que les apôtres, aprês le Concile de Jérusalem, envoient aux païens convertis. Ils racontent tout ce qu’ils ont fait : « L’Esprit Saint et nous avons décidé ceci ». C’est un exemple de discernement qu’ils ont fait. Tout changement, faites-le ainsi, avec l’Esprit-Saint. C’est-à-dire : discernement, priêre et aussi évaluation concrête des situations.

Et pour le Code, il n’y pas de problême, c’est un instrument.

Quand à l’engagement permanent des jeunes, nous vivons dans une « culture du provisoire ». Un évêque m’a raconté, une fois où un jeune étudiant était venu le trouver, il avait terminé l’université, 23-24 ans et il lui avait dit : « Je voudrais devenir prêtre, mais seulement pour dix ans ». C’est la culture du provisoire. Dans les cas matrimoniaux, c’est comme cela : « Je t’épouse tant que dure l’amour et ensuite salut ». Mais l’amour entendu dans un sens hédoniste, dans le sens de cette culture d’aujourd’hui. Il est clair que ces mariages sont nuls, ils ne sont pas valides. Ils n’ont pas conscience du caractêre perpétuel d’un engagement. Dans les mariages, c’est comme cela.

Dans l’exhortation apostolique Amoris laetitia, lisez la problématique, elle est dans les premiers chapitres, et lisez comment préparer un mariage. Quelqu’un me disait : « Moi, je ne comprends pas cela : pour devenir prêtre, vous devez étudier, vous préparer pendant huit ans, plus ou moins. Et ensuite, si cela ne va pas, ou si tu tombes amoureux d’une jolie fille, l’Église te permet : vas-y, marie-toi, commence une autre vie. Pour se marier – ce qui est pour toute la vie, qui est « pour » la vie – la préparation dans de nombreux diocêses est de trois ou quatre conférences. Mais cela ne va pas ! Comment un curé peut-il signer que ceux-ci sot préparés au mariage, avec cette culture du provisoire, avec seulement quatre explications. C’est un problême três sérieux.

Dans la vie consacrée, cela m’a toujours frappé – positivement – l’intuition de saint Vincent de Paul : il a vu que les sœurs de la Charité devaient faire un travail tellement fort, tellement « dangereux », vraiment de frontiêre, que chaque année elles doivent renouveler leurs vœux. Pour un an seulement. Mais il l’avait fait comme un charisme, pas comme une culture du provisoire : pour donner la liberté. Je crois que, dans la vie consacrée, les vœux temporaires facilitent cela. Et je ne sais pas, voyez vous-mêmes, mais je serais plutôt favorable peut-être à ce qu’on prolonge un peu les vœux temporaires, pour cette culture du provisoire qu’ont les jeunes aujourd’hui : c’est… prolonger les fiançailles avant de faire le mariage ! C’est important.

© Traduction de Zenit, Constance Roques
Photo : UISG, audience du 12 mai 2016, L’Osservatore Romano
Source : www.zenit.org