Alors que le Moyen et le Proche-Orient s’embrasent et que les populations sont à nouveau les premières victimes, otages des conflits, les communautés religieuses demeurent au plus près des fragiles, espérant contre toute espérance. Au Liban, pays meurtri depuis des décennies, la présence de religieuses dans les hôpitaux, dispensaires, écoles, au chevet des familles, essaye de soutenir cette petite flamme de l’espérance. Témoignage exclusif de Soeur Marie-Antoinette Saadé, Supérieure générale des Soeurs Maronites de la Sainte Famille.
Le Liban, Sisyphe au bord de la Méditerranée
Dans la mythologie grecque, Sisyphe est condamné par les dieux à pousser éternellement un rocher jusqu’au sommet d’une montagne. Chaque matin, il recommence. Il sait déjà ce qui va se passer : la montée est longue, la pente est rude, et au moment où le sommet apparaît, la pierre glisse et retombe. Alors il redescend, reprend son souffle et recommence.
À bien des égards, le Liban ressemble aujourd’hui à ce Sisyphe de la mythologie antique. L’image peut servir de métaphore pour comprendre la situation du pays et celle de ses habitants.
Depuis plusieurs décennies, le Liban traverse des cycles de crises qui semblent se répéter inlassablement : guerre civile, instabilité politique, tensions régionales, effondrement économique, catastrophes. Chaque génération croit apercevoir une sortie, une accalmie, un sommet. Mais souvent, la pierre roule à nouveau vers le bas, toujours plus bas.
Dans ce contexte, les Libanais apparaissent comme des Sisyphe modernes. Ils travaillent, reconstruisent leurs maisons, relancent leurs entreprises et tentent de préserver une vie sociale et culturelle malgré les difficultés quotidiennes. Pourtant, leurs efforts sont régulièrement contrecarrés par des crises politiques, économiques et sécuritaires qui menacent les progrès accomplis et leurs vies.
À peine la vie semble-t-elle retrouver un fragile équilibre que la pierre retombe : une nouvelle crise, une nouvelle paralysie politique, une nouvelle peur, une nouvelle escalade meurtrière. À chaque tentative de reconstruction ou de stabilisation, un événement imprévu semble ramener le pays au point de départ.
Aujourd’hui, ce rocher semble encore plus lourd. Et pour cause. Le Liban se trouve, une fois de plus, pris dans les turbulences d’un conflit régional qui dépasse largement ses frontières. Il se retrouve, encore une fois, sur la ligne de fracture des conflits du Moyen-Orient, pris dans une logique de guerre qui n’est jamais totalement la sienne mais dont il paie, toujours et cher, le prix.
Depuis le début du mois de mars 2026, l’escalade entre Israël, l’Iran et leurs alliés s’est étendue au territoire libanais. Échanges de tirs entre l’armée israélienne et le Hezbollah, bombardements dans plusieurs régions du pays, déplacements de populations, envahissement du territoire: une fois de plus, le Liban se retrouve pris dans un engrenage militaire qui menace d’engloutir une société déjà épuisée par des années de crises.
Ces combats ont déjà causé des centaines de morts et déplacé des centaines de milliers de personnes, rappelant à quel point le Liban demeure vulnérable et poreux aux conflits du Moyen-Orient.
Mais comme dans le mythe de Sisyphe, l’essentiel n’est peut-être pas dans la chute de la pierre, ni même dans la possibilité d’atteindre le sommet. L’essentiel est dans la montée.
Car dans ce geste répété, reconstruire, recommencer, espérer encore, se trouve peut-être la véritable dignité d’un peuple. Un peuple qui sait que la montagne est longue, que la pente est rude, mais qui refuse malgré tout d’abandonner le chemin.
Tant qu’il restera des Libanais pour redescendre la montagne et remettre la pierre en mouvement, l’histoire de ce pays ne sera jamais celle d’une défaite. Elle restera celle de la persévérance et de l’espérance.

Mais pour l’instant, le rocher roule inexorablement vers le bas, vers le très-bas. Et les Libanais, fatigués, exténués, exsangues, doivent encore une fois se demander s’ils ont d’autre choix que de redescendre la montagne pour le pousser à nouveau. Serait-ce une condamnation ? Une fatalité ?
La paix sur cette terre serait-elle un mirage, un horizon toujours repoussé, toujours inaccessible ? Les artisans de paix existent-ils encore sur cette terre ? En existe-il parmi les chefs de ce monde ? Ou bien le monde est-il condamné à être gouverné par des hommes ivres de puissance, dictateurs, idéologues ou mégalomanes, qui disposent de la vie des peuples, et surtout des plus vulnérables, selon leur folie ? L’agneau peut-il encore trouver sa place auprès du loup ?
À écouter les discours politiques de tous bords, on a parfois l’impression que, pour masquer l’impuissance des sociétés et des systèmes politiques planétaires, on se noie dans un flot de paroles creuses. Des paroles qui remplissent les ondes et saturent l’espace médiatique, mais qui n’apportent rien, sinon l’illusion d’une action. Comme si parler suffisait à conjurer la déraison de la démesure du monde.
Alors que peut une sœur comme moi, une communauté comme la mienne ? Sinon tendre la main là où c’est possible, étendre les bras en prière, nous mettre à genoux et implorer encore et encore la miséricorde d’un Dieu qui nous a tant aimés, jusqu’à livrer son Fils pour nous, pour nous, pauvres humains, et pour notre salut.
Sœur Marie-Antoinette SAADE, supérieure générale des Sœurs Maronites de la Sainte Famille
Du Liban, le 10 mars 2026
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