Réflexion de Frédéric Mounier, coordinateur des groupes post-CIASE de la CORREF

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Réflexion de Frédéric Mounier, coordinateur des groupes post-CIASE de la CORREF

Frédéric Mounier est le coordinateur des groupes de travail post-CIASE de la CORREF. Pendant tous ces derniers mois, il a accompagné les différents groupes et leurs pilotes. Il a présenté devant l’assemblée générale de la CORREF ses réflexions.

Etant personnellement et professionnellement, depuis trente ans, « observacteur » loyal et fidèle de l’Eglise, je vous remercie de m’avoir admis, durant cette année, à partager et coordonner vos réflexions « post-CIASE ». Voici quelques remarques, aussi partielles que partiales, et plutôt impressionnistes qu’analytiques.. De simples impressions personnelles, ouvertes au débat, n’engageant que moi. Comme un miroir tendu aux travaux de vos groupes..

J’ai noté…

… Votre assiduité, quasiment toutes traditions confondues, à ces rencontres, même après les coups de massue successifs des « affaires » : Santier, Ricard, Grallet, Rupnik, et d’autres à venir.. Elle dit la profondeur de vos engagements.

… La facilité d’échanges de paroles entre les traditions de la vie consacrée, ainsi qu’entre hommes et femmes (ce qui n’est pas si courant dans l’Eglise), et bien évidemment avec les personnes victimes.

… Vos larges convergences de vues, vos problématiques partagées avec lucidité, voire avec un véritable appétit pour ces échanges. Comme une catharsis ?

… Les nombreux échos transversaux, tant entre les groupes qu’en résonance avec les basculements anthropologiques de la vie en société : corps, autorité, argent.. Vous êtes bien de ce monde..

… Le bon fonctionnement de votre « démocratie capitulaire ». Vous êtes habitué(e)s à voter, à réfléchir ensemble pour trouver des convergences. Vous savez que vos pouvoirs et contre-pouvoirs sont limités dans le temps et dans l’espace. Vous m’avez paru plus souples que la « monarchie épiscopale ».

Tous ces constats, évidemment, sont à lire, au regard du « mur de sable » qui, à mes yeux, a semblé enrober la récente assemblée plénière des évêques. Dans un contexte, pour une fois non dramatique, le dossier des abus a été comme banalisé, à l’instar de tant d’autres dossiers lourds que les évêques doivent gérer dans une immense fragilité, en hommes, en ressources tant théologiques que financières.

A Lourdes, il m’a semblé que le tsunami des abus s’est doucement enfoncé dans le mur de sable, construit par ceux qui préfèrent le cabotage confortable entre nos petites îles rassurantes, au détriment d’une traversée vers le grand large. Et Dieu sait s’ils sont nombreux, ceux qui considèrent que la crise des abus n’est qu’une infection virale relevant d’un simple traitement médicamenteux, et non pas d’un cancer récidivant relevant d’une chimiothérapie.

J’y reviendrai…

Vos constats communs :

Vous vous accordez sur le caractère systémique et massif des abus, commis sur des mineurs et majeurs vulnérables, entendus au sens large : emprise, abus de conscience et de pouvoir. Vous constatez que ces abus se poursuivent, et qu’ils agissent tels des métastases au sein de l’Eglise.

Vous avez conscience de votre effondrement démographique en Europe, et de votre bascule démographique vers les Suds, avec d’autres rapports à l’autorité, à l’argent, au corps, à la vie privée. Vos travaux de ces derniers mois seront autant de legs pour l’avenir.

Vous constatez, face à la crise des abus, mais aussi en d’autres domaines, la solitude et le désarroi des supérieurs, religieux ou évêques. Avec une inquiétude reprise par JM Sauvé : « Si le système déraille par la tête, il n’y a plus de régulation possible. »

Vous êtes attentifs aux appels de la société civile, notamment en faveur du respect intangible dû aux droits et libertés personnelles, inaliénables même derrière vos murs. C’est ainsi que vous appelez à une reformulation des titres des responsables, porteurs, en eux-mêmes, d’abus potentiels.

Vous pointez les dégâts et les dangers liés aux exclaustrations, autonomisations, mises en orbites personnelles. Elles conduisent à l’éloignement des règles et des garde-fous (et « garde-folles ») de la vie commune.

Vos souhaits communs :

Ces différents points seront, évidemment, repris, au fil de la présentation des conclusions des groupes de travail….

Vous souhaitez rester fidèles à la vocation subversive des conseils évangéliques. Mais vous vous interrogez, à juste titre, sur leurs modalités contemporaines..

Vous souhaitez mettre en œuvre, enfin, et cette fois-ci en profondeur, les procédures qui garantissent les spécificités démocratiques de la vie consacrée (par exemple la séparation des pouvoirs) et spirituelles (par exemple affirmer le libre choix des confesseurs et accompagnateurs).

Vous souhaitez revitaliser les visites canoniques. Trop souvent, vos cadres institutionnels ont été insignifiants, voire impuissants. Vous voulez « redonner voix aux chapitres », « conserver la dimension critique des Conseils ».

Vous souhaitez que vos autorités gagnent en redevabilité, qu’elles se mettent en position de rendre compte.

Vous ne voulez plus euphémiser la gravité des gestes incriminés. Il ne s’agit pas (seulement) d’atteintes au sixième commandement, mais, possiblement, de crimes.

Vous souhaitez faire confiance à des tiers pour sortir des entre-soi asphyxiants, voire morbides. Ceci tant dans les domaines opérationnels (soutien juridique, psy, coaching) que pour re-construire les formations, les supervisions, les visites, etc..

Vous voulez mettre en commun tous les outils disponibles pour la lutte contre les abus, aujourd’hui trop éparpillés et pas toujours accessibles aux supérieurs et institutions en désarroi.

Vous avez repéré la perversité du « gyrovaguisme » : vous souhaitez y remédier par un suivi écrit et soigné entre communautés.

Vous avez compris que des règles « garde-fous », même de qualité, même rénovées, ne peuvent pas toujours être mises en œuvre par des institutions ultra-fragiles (moyens humains, financiers, opérationnels) et surtout réduites, de facto, à l’entre-soi.

Tout en haut de la pyramide, Rupnik a survécu à travers tous les dispositifs revus et corrigés tant par Benoît XVI que par François. Et le P. Zollner a démissionné, épuisé par neuf années de lutte contre le « mur de sable » vaticanesque..

En bref, vous vous refusez à vous cantonner à refaire la peinture d’un navire qui coule, voire à seulement écoper ses voies d’eau. Vous n’êtes pas l’orchestre du Titanic. Mais vous ne souhaitez pas en rester à vous lamenter sur le sort d’une Eglise, qui serait la lumière résiduelle d’un astre mort, à l’instar des (anciens) partis politiques. Vous savez qu’il vous revient de relever d’un véritable cancer, et non d’une simple infection passagère…

Tous et toutes, vous insistez sur la nécessité de tenir à jour, et de transmettre à qui de droit au fil des mandats, des archives écrites.

Certains d’entre vous appellent à une dissolution rapide des communautés déviantes, à un moratoire des entrées dans les communautés problématiques, à un moratoire de la création de nouvelles communautés. Là où le secret a rendu possibles les délires gnostiques, voire érotico-mystiques. En ces lieux, de la croyance, on est passé à la crédulité…

Comment vos horizons se donnent à voir

Ces mots ne sont pas les miens, mais ils pourraient être les vôtres, tels que je les ai entendus.. :

P. Thomas Halik, théologien tchèque et sociologue des religions. Extrait de son « introduction spirituelle » à l’Assemblée synodale européenne (Prague, 5-12 février 2023).

« Pour devenir une voix crédible et intelligible à une époque de pluralité radicale, l’Église doit subir une réforme profonde (…) Les abus sexuels jouent pour moi un rôle similaire à celui des scandales liés au commerce des indulgences, juste avant la Réforme. Au début, les deux phénomènes semblaient marginaux. Or tous deux ont révélé des problèmes systémiques beaucoup plus profonds. Dans le cas du commerce des indulgences, il s’agissait de la relation entre l’Église et l’argent, l’Église et le pouvoir, le clergé et les laïcs. Dans le cas des abus sexuels, psychologiques et spirituels, il s’agit de la maladie du système que le pape François a appelée « cléricalisme ». Il s’agit avant tout d’un abus de pouvoir et d’autorité.(…). L’identité et l’authenticité du christianisme résident dans la participation au drame de Pâques – le mystère de la mort et de la résurrection. Beaucoup de choses dans l’Église doivent mourir pour que la résurrection ait lieu – et la résurrection n’est pas une « réanimation », un retour en arrière, mais une transformation radicale. »

Au-delà des groupes de travail..

Vous envisagez, pour les trois vœux, une nouvelle compréhension/ grammaire / vocabulaire…Ce travail sera probablement à l’ordre du jour de votre prochaine AG.

Car vous réfléchissez sur la nature et les formes de la vie consacrée demain. Le mot « Aggiornamento » flotte dans vos airs.. Mais pas n’importe comment : vous savez bien que certains ne voient en vous que des colocations militantes pratiquant le « no sex, no kids » ….

Vous vous interrogez : le catholicisme, dans ses fondations impériales, puis tridentines, sacerdotales et territoriales, ne se prête-t-il pas singulièrement aux abus de tous pouvoirs ?

JM Sauvé appelle à dissocier l’ordination et l’ordre des pouvoirs de gouvernance, qui peuvent être partagés avec un laïcat toujours plus compétent et engagé (pour ceux qui n’ont pas détalé devant l’ampleur de la crise..). Ce laïcat ne s’en laissera plus compter.

Le pape François ouvre de telles portes, tant dans « Praedicate Evangelium » qu’à travers l’ouverture progressive de ministères institués, sans oublier le courant d’air possible du Synode. Ce même courant d’air qui balaye actuellement l’Eglise d’Allemagne, dont nul ne peut dire si cela sera pour le meilleur ou pour le pire..

Plus largement, j’ai entendu au cœur de vos débats que trois piliers devront probablement être revisités, là où les poutres craquent, là où les nerfs sont touchés à vif :

La théologie du sacerdoce (masculin, séparé, d’accès interdit, gouvernant),

La théologie des sacrements (confession, eucharistie),

La morale sexuelle (d’une morale des normes à une pratique pastorale à l’écoute des consciences et des fragilités, des chemins qui restent à parcourir).

Sur la place des femmes, vous êtes, évidemment, à l’avant-garde de la grande mutation à venir. Pour l’heure, vous semblez sages et fidèles. La prochaine explosion de la révélation de l’exploitation des religieuses par les clercs vous mènera-t-elle de l’avant-garde muette à l’avant-scène exigeante ?

Une extrême attention devra être portée à la réception par la grande diversité des « peuples » au sein de l’Eglise. Durant cette crise des abus, la tentation du « déni après le dégoût » est forte. Quitter une Église d’Ancien Régime, encore vivace par endroits, pour animer une Eglise de diaspora, redessinée en archipels, à l’aide de théologies revisitées, demande courage et détermination. L’unité de l’Eglise catholique n’est plus un donné.

De même, dans la diversité de vos communautés, on pourra constater une fracture paradoxale entre celles qui, bien que demandeuses de purification et de mise aux normes « anti-abus », n’en auront ni les moyens ni les outils ; et celles qui, bien que riches en tout, ne voudront à aucun prix se soumettre à de telles normes, au motif qu’elles viendraient porter atteintes à leurs libertés, pourtant souvent bien asservissantes..

Sans oublier la majorité des petites communautés, aussi fragiles qu’épuisées, parfois en voie d’extinction..

Une question fondamentale pour l’avenir : la Corref ne disposant d’aucun pouvoir de contrainte, comment allez-vous faire bouger l’immense vaisseau, craquant de toutes parts, de la vie religieuse ? Comment éradiquer les cellules cancéreuses, qui favorisent les abus ? Comment aller au-delà du « whishful thinking », des vœux pieux, en évitant d’enfoncer des portes ouvertes ?

Et permettez-moi de terminer cette intervention sur une note vaticane. Car vos réflexions s’insèrent évidemment dans un corps plus grand que le vôtre…

Après dix ans de pontificat, François, comme vous, se trouve à la croisée des chemins.

Son mode de gouvernement est questionné : appelant urbi et orbi à emprunter des chemins synodaux, il gouverne pourtant de façon aussi imprévisible que solitaire, à coups de motu proprio..

Ses thématiques favorites (la préséance due aux pauvres, aux migrants, aux périphéries ; le pivot essentiel de l’écologie) alimentent de forts courants d’opposition, tant frontales que par inertie.

Son souhait de laisser libre cours à l’expression des cultures locales pourrait bien favoriser les tendances centrifuges au sein de l’Eglise, notamment en matière de morale privée.

Au total, certains lui prédisent soit le destin de Louis XVI, soit celui de Gorbatchev..

Prions pour qu’en bon jésuite, il trouve les voies d’un sage discernement.

Et vous aussi pour l’avenir de la vie consacrée.

Frédéric Mounier

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