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“Le prix d’une vie”, ou comment la réalisation d’un reportage accompagne pleinement les victimes

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“Le prix d’une vie”, ou comment la réalisation d’un reportage accompagne pleinement les victimes

Le prix d’une vie est un documentaire réalisé par Bernadette Sauvaget et Olivier Lamour et produit par Nathalie de Mareuil. Il raconte le lourd combat de six victimes de violences sexuelles, agressées par un des prêtres de la congrégation des Frères de Saint Gabriel. Le film a été projeté à Paris et à Loctudy ainsi qu’à la télévision. Michèle, une des premières victimes à briser l’omerta, revient sur la genèse de ce documentaire et sa dernière projection à Loctudy et le long processus de la première parole jusqu’à la reconnaissance.

Durant l’année scolaire 1969-1970, nous avons été violées par Gabriel Girard, frère instituteur. Toute la classe. Cela a duré plus de deux années scolaires. L’omerta aura duré plus de 50 ans.

En préambule
En 2015 j’avais fait un signalement auprès de la CEF. Claude Marsaud, le provincial des Frères de St Gabriel m’a ensuite invitée à témoigner auprès de la CIASE, ce que je me suis empressée de faire, considérant que mon témoignage pouvait servir la société, faire la lumière sur ces crimes. Je découvrirai plus tard avec stupéfaction que j’étais la seule des 170 potentielles victimes de Gabriel Girard à avoir témoigné à cette époque.

Premiers témoignages en public, le choc
Après avoir dévoilé le scandale, mes camarades de Loctudy ont organisé le 2 avril 2022 une première réunion publique organisée à Loctudy, sous l’impulsion d’un collectif de Vendée et de Jean-Pierre Fourny, abusé par le même prédateur à Issé en Loire-Atlantique. Antoine Garapon, président de la CRR était présent. Les femmes livrent leur témoignage bouleversant et révoltant, appelant les autres victimes à se manifester. Quelques personnes se sont fait connaître, assez peu finalement car l’affaire était on ne peut plus délicate, bien souvent les conjoints ou les enfants n’en sont pas informés.

Absente, je n’avais pu y assister, pas plus qu’à la cérémonie de reconnaissance des Frères de Saint-Gabriel qui se tenait le 12 mai 2022 à Saint-Laurent-sur-Sèvre où les Loctudistes s’étaient retrouvées avec d’autres victimes. Un moment de parole extrêmement fort, les tout premiers témoignages ont fusé dans toute leur vérité, leur crudité, laissant chacun absolument abasourdi, sonné. C’était une étape fondatrice, nous étions entendus, une nouvelle aire pouvait alors s’ouvrir.

Première rencontre avec les camarades de Loctudy depuis 53 ans.
Marie-Pierre nous propose un rendez-vous avec Bernadette Sauvaget et Olivier Lamour, réalisateurs le 23 juillet. Ils sont en repérage, ils ont commencé à tourner un reportage sur les abus sexuels en Vendée. Raymonde, Ghislaine sont présentes. Bien qu’habitant toutes les quatre à Loctudy nous ne nous étions jamais croisées depuis 53 ans. Ce qui illustre bien le poids de ce silence que nous-mêmes avions fini par nous imposer. Et je redoutais cette rencontre. Je suis alors frappée par les conséquences que ces viols ont entraînées. Les blessures sont terribles.

La congrégation savait
À la suite de la rencontre de St Laurent, Marie-Pierre avait constitué un dossier historique, papiers photographiés à la volée. Nous y découvrons l’impensable. Dès 1958, plus de 10 ans avant que nous tombions sous ses griffes, des échanges épistolaires pour le moins choquants de supérieurs de Gabriel Girard faisaient état de ses problèmes psychologiques : « Il est préférable de l’éloigner des jeunes, le trouble des enfants risque de causer des ennuis pour l’école auprès de parents » indique une  lettre adressée par un chanoine au provincial des Frères St Gabriel. Un an plus tard, Gabriel Girard alerte lui-même : « Cette incompréhension, qui prit pour moi couleur d’indifférence ou d’abandon me causera une recherche de compensation humaine auprès des enfants ». S’ensuivent des alternances de prise en charge psychologique, repos, échanges des supérieurs sur les épisodes névrotiques et attitudes douteuses de l’intéressé. Il aura dans sa carrière occupé 14 postes d’enseignant !

Tout cela, je le découvre ce jour de juillet 2023 en compagnie de mes camarades et des réalisateurs. Je suis révoltée, la colère est sourde. Comment est-ce possible ? Et c’est bien à ce moment que je découvre la force d’un collectif. J’ai embarqué, sans réserve.

Un soutien précieux de l’équipe de tournage
Immédiatement la confiance s’est installée entre Bernadette Sauvaget, Olivier Lamour, leur équipe et nous les quatre victimes. Dans ce moment de colère inouïe ils ont su trouver les mots, nous apaiser.
Je n’ai pas souhaité apparaître dans le documentaire par respect pour mon père toujours en vie. Néanmoins au fil des tournages nous nous retrouvions tous régulièrement au Café du port ou chez l’une de nous. Ainsi s’est tissé le fil d’une amitié forte , nous avons échangé énormément, les réalisateurs nous apportaient des éclairages précieux, nous savions que nous pouvions compter sur eux. Pour moi ils ont été les premiers rocs dans un vague océan d’incompréhension dans lequel nous nous noyions. La boîte de Pandore était ouverte, c’était très douloureux.

Un questionnaire douloureux
Puis il a bien fallu remplir le questionnaire de la CRR, sans doute nécessaire pour une introspection et pour bien exposer et tenter de comprendre l’impensable. Nous avons mis sur la table, dans la douleur, notre intimité la plus sombre, la plus inavouable. Nous nous sommes retrouvés seules face à cette foule de questions. C’était une épreuve dans laquelle à mon sens nous aurions dû être accompagnés, épaulés. Pour moi, ce fut une éternité de nuits blanches et de larmes. Bien sûr nous en parlions entre nous mais comment ne pas blesser l’autre à échanger sur ce que nous avons toutes vécu certes mais que nous avions refoulé si profondément ? Et comment nous évaluer dans ce capharnaüm ? Avions-nous vécu le pire ? Encore une fois les réalisateurs étaient présents.

Bernadette et Olivier nous ont ensuite suivis lors du rendu des questionnaires et des moments auprès de Sylvette Toche et Vincent Poyet, en charge de nos dossiers à la CRR. Dieu que cette étape était douloureuse encore. Je me souviens que les réalisateurs suivaient Raymonde, très éprouvée comme nous toutes à la sortie du rendez-vous avec la CRR. Bernadette l’a prise dans ses bras.

Quelques mois plus tard, qui nous ont paru une éternité, Sylvette Toche est revenue à Loctudy pour restituer les conclusions de la CRR. Nous étions enfin reconnues officiellement et pleinement comme victimes. Nous avons obtenu réparation. Bernadette, Olivier et leur équipe ont immortalisé ce moment de soulagement, puis pour fêter cela nous nous sommes tous retrouvés autour d’une table. C’était beau.

Et puis il y a eu la journée mémorielle organisée à Issé le 10 juin. Cette journée poignante au cours de laquelle j’ai fait la connaissance d’autres victimes et aussi de quelques anges gardiens que je ne connaissais pas encore, à l’image d’Antoine Garapon ou Véronique Margron. Beaucoup, beaucoup d’émotion. J’ai réalisé alors l’immense chance que nous avions d’être entourés de tant de bienveillance, de force et de talents.

En octobre, nous avons créé l’association Ampaseo, association pour la mémoire et la prévention des abus sexuels dans l’Eglise catholique de l’ouest. Nous avons eu la chance d’être reconnus, indemnisés, nous endossons désormais le rôle d’acteurs, de témoins. C’est ainsi que nous trouverons notre dignité.

Novembre 2023, avant-premières  
Avant-première à Paris. L’accueil du documentaire a été excellent, la presse s’en est fait largement l’écho. Rien de plus n’avait filtré, nous ne savions rien, la surprise serait totale pour nous. Une nouvelle avant-première serait diffusée quelques jours plus tard à Loctudy. Devant les nôtres, nos familles, nos amis, notre village. Mes camarades tremblaient. Difficile épreuve à nouveau. Plus détachée car n’apparaissant pas dans le film j’ai spontanément pris les rênes de l’événement. Autant dire que je n’en menais pas large non plus. La salle était comble.

Le documentaire est dépouillé et coloré à la fois, cru, sans filtre, l’exposé des situations est difficile à entendre, une belle place est laissée aux silences. C’est une œuvre très puissante, jamais des témoignages n’avaient été ainsi livrés dans un documentaire. Encore une fois nous sommes sonnées, mais c’est magnifique et nous savons que ce film est exceptionnel et fera date, servira de support pédagogique pour mieux analyser les mécanismes machiavéliques et systémiques bien installés dans un entre-soi en toute impunité au sein de l’Eglise. Les réactions, les questions ont été nombreuses dans la salle, certains témoignages ont fusé, véritables cris de douleur parfois.

À Rome chez le pape François
Fin novembre nous nous sommes envolées vers Rome pour cinq jours, nous étions 27. Nous avons rencontré le pape François, chez lui, en toute intimité dans le dialogue comme un père recevant ses enfants. « L’homme est un loup pour l’homme » a-t-il affirmé avant d’ajouter « Le viol est une corruption ». Il nous a demandé pardon au nom de l’Eglise. Un moment incroyablement fort, vertigineux. Car si nous avions été reconnus en tant que victimes, personne au sein de l’Eglise ne nous avait demandé pardon. À ce moment, j’ai été frappée par la beauté absolue de ce moment, de cet environnement où l’art atteint la perfection. Comment, d’un fait inqualifiable sinon de viols d’enfants en série, nous sommes arrivés à tant de beauté. Les 27 que nous étions à ce moment sont liés à jamais. Bernadette Sauvaget et soeur Véronique Margron, bien qu’absentes à Rome à notre grand regret, n’étaient jamais bien loin de nous. Moi qui ne suis pas croyante oserai le mot : nous étions en communion, vraiment.

Diffusion sur France 2, un mémorial
Puis le documentaire est diffusé sur France 2 le 5 décembre 2023 dans l’émission Infrarouge. Une nouvelle fois nous avons eu des retours très positifs sur la qualité de traitement du sujet. Jean-Marc Sauvé a qualifié le documentaire de mémorial.

10 février 2024, nouvelle projection à Loctudy
Et voilà qu’après ce voyage à Rome la population nous demande de faire à nouveau une projection. Alors nous mettons en œuvre les énergies, Bernadette est très présente à nos côtés pour cette nouvelle projection. Elle a comme nous la volonté de faire bouger les lignes, nous ouvre des portes, des personnalités de premier plan seront avec nous pour former un plateau aussi magnifique et déterminé que varié. Une fois de plus la salle était comble.

Marie Derain de Vaucresson, présidente de l’INIRR, Sœur Véronique Margron et Raymonde Vilar-Daoulas ont fait, par leur puissance de propos, résonner leur quête absolue de vérité et leur détermination à poursuivre, sans concession. J’étais époustouflée alors, envahie par un sentiment très fort de sororité, de fierté à mener un combat commun avec ces femmes.
Le combat ne fait que commencer, nous allons contre vents et marées le mener ensemble, c’est notre volonté. Alors continuons !

Un documentaire essentiel
Si le documentaire est essentiel pour porter nos témoignages, « Le prix d’une vie » est un documentaire qui contribue au rapprochement de deux mondes. Nous les victimes avons quelques réserves sur cette Église nébuleuse et peu glorieuse à nos yeux. Elle le reste d’une certaine façon car tous les crimes sont loin d’être reconnus par les congrégations ou autres entités auxquelles les criminels sont rattachés.

Nous avons fait des pas de géants, mais serons-nous totalement réparées de ces crimes un jour ? Nous avons aussi découvert au sein de cette Église des êtres profondément lumineux qui se mettent au service de la vérité, avec force, détermination. Sans réserve et dans la douceur. Peut-être la force des croyants. Ils me donnent envie de croire.

Ce documentaire est un vecteur essentiel pour sensibiliser le plus grand nombre, car il est nécessaire de dénoncer, de condamner en masse ces crimes et surtout de faire en sorte qu’ils cessent. Le tournage et les projections ont été un fil d’Ariane dans le chemin de réparation pour nous les victimes.

Merci du fond du cœur Bernadette, Olivier, Nathalie, Antoine, à la Société de production Compagnie des Phares et Balises.

“On ferme les yeux des morts avec douceur ; c’est aussi avec douceur qu’il faut ouvrir les yeux des vivants.”
Jean Cocteau

Michèle Le Reun Gaigné, le 15 février 2024
Contact AMPASEO : asso@ampaseo.fr

Retour de spectateurs présents à la projection du 10 février à Loctudy

Reportage France 3 Bretagne : les victimes des religieux parlent

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